Vincent-Guillaume Otis, dans la mécanique d’un mythe

Vincent-Guillaume Otis croit qu’en reprenant un grand rôle, un acteur est porté par toutes les incarnations qui ont précédé la sienne.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Vincent-Guillaume Otis croit qu’en reprenant un grand rôle, un acteur est porté par toutes les incarnations qui ont précédé la sienne.

Autant le comédien est en vue, autant Vincent-Guillaume Otis s’est fait discret comme metteur en scène. Il a surtout exercé ce métier pour la compagnie de théâtre jeunesse qu’il dirige. Sinon, il faut remonter à Ceux que l’on porte au PàP, en… 2008. « Je dis à la blague que je suis le Terrence Malick de la mise en scène, le talent en moins ! » lance-t-il sur le ton de la plaisanterie, faisant référence aux délais qui espaçaient jadis les films du cinéaste.

S’il est trop happé par sa carrière d’acteur (surtout au petit écran, ces dernières années) et une vie familiale bien remplie pour s’y consacrer, il a toujours gardé cette pratique en tête. Au fil des ans, il a cultivé son intérêt par des stages (auprès de Robert Lepage sur Lipsynch). Et l’artiste de 40 ans estime qu’« il faut voir une carrière dans son ensemble ». « Ce que j’ai fait comme acteur au théâtre me sert, a fait grandir le metteur en scène en moi. Je m’intéresse toujours à la méthode de ceux avec qui je travaille. J’apprends beaucoup. C’est comme si j’avais une enregistreuse en tête. Je me disais qu’un jour, c’est ce que j’allais faire. »

En attendant, il lui faut un coup de coeur pour s’y plonger. Lorsque, en jouant Ils étaient tous mes fils chez Jean-Duceppe en 2015, il a eu vent d’un projet avorté de monter Des souris et des hommes, il a sauté sur l’occasion. Avec cette première direction sur un grand plateau, Otis — qui bénéficie d’une pause de District 31 — s’attaque à une oeuvre puissante, « hissée au rang de mythe ».

Il a traversé les générations, ce récit de solidarité entre deux hommes très différents, que leur amitié singularise dans un milieu dur. « Cette pièce n’appartient plus vraiment aux États-Unis des années 1930. Lennie et George sont devenus des archétypes. Et je commence à le voir en répétitions, c’est fascinant : Guillaume [Cyr] et Benoît [McGinnis] sont en train de devenir ce duo que tout le monde connaît. Il y a quelque chose de plus grand qu’eux qui les investit. »

Vincent-Guillaume Otis croit en effet qu’en reprenant un grand rôle, un acteur est porté par toutes les incarnations qui ont précédé la sienne. « Je vois ça comme une course à relais. On fait grandir le personnage d’une interprétation à l’autre. C’est une construction : on continue à bâtir cet archétype dans l’imaginaire collectif. »

Rêve américain

Le metteur en scène a demandé au dramaturge Jean-Philippe Lehoux une traduction épurant et modernisant la pièce. « C’est comme si on avait réduit l’oeuvre à sa texture la plus dense, afin d’en faire sortir toute la force du mythe, toute la tragédie. »

Dans ce récit publié en 1936, durant la Grande Dépression, il voit aujourd’hui une critique du rêve américain, de son échec. « L’obsession de Lennie d’avoir une terre, une maison, représente l’aspiration de tous les hommes, cette propension à un rêve qui nous garde en vie. » Les travailleurs saisonniers dépeints par John Steinbeck sont des laissés-pour-compte du système.

C’est aussi un univers très masculin, où le seul personnage féminin s’avère celui par qui le malheur arrive. Ce qui peut être embêtant en 2018… Il fallait commencer par baptiser cette figure désignée comme « la femme de ». Et donner du caractère à cette May, incarnée par Marie-Pier Labrecque. « Pour nous, ce n’est pas une “agace”, mais quelqu’un qui veut entrer en contact, une femme qui s’ennuie. En fait, si elle l’est, c’est à travers le regard un peu ignorant, immature, de ces gars. »

Vincent-Guillaume Otis est bien sûr aussi touché par l’histoire d’amour fraternelle qui soude les deux protagonistes. « Je rappelle souvent aux acteurs que c’est une bienveillance rude, “virile”, afin de ne pas tomber dans l’idée de l’aidant naturel. Il y a un rapport de collaboration pour survivre. George profite autant de Lennie que l’inverse. »

Ce que j’ai fait comme acteur au théâtre me sert, a fait grandir le metteur en scène en moi. Je m’intéresse toujours à la méthode de ceux avec qui je travaille. J’apprends beaucoup.

Ayant lui-même un frère qui a une déficience intellectuelle, auquel le noue un « rapport de responsabilité protectrice » depuis sa tendre enfance, il est particulièrement sensible à cette question. Et ce n’est pas la première fois que l’interprète du film Gabrielle, qui a porté le rôle-titre de Babine, gravite autour d’un tel sujet.

« Si je monte Des souris et des hommes, c’est d’abord parce que c’est un roman que je porte en moi. Mais je serais malhonnête de [nier] mon lien avec cette relation. Et plus le spectacle prend forme, plus ça me bouleverse. Plus je réalise que ça me touche aussi à ce niveau-là. Au début, je disais aux acteurs que je ne parlerais pas de mon frère. Mais j’y reviens toujours un peu, malgré moi [rires]. Et là, c’est rendu une blague. Au point qu’ils ont fini par me rétorquer : arrête de dire [que tu ne veux pas en parler]. Parles-en ! »

Le metteur en scène veille toutefois à garder une distance artistique en répétitions. S’il donne à ses interprètes des pistes basées sur son expérience, Lennie reste un personnage doté d’une dimension universelle, pas la représentation réaliste d’un syndrome. Et Guillaume Cyr en fabrique sa propre version.

Otis loue la grande sensibilité du comédien. « Et Lennie, c’est ça : une candeur. C’est aussi ce que j’apporte avec ma connaissance des gens [ayant] une déficience intellectuelle : ils ont gardé quelque chose que nous avons perdu. L’ouverture à l’autre, l’empathie. Lennie aborde chacun sans égard à sa couleur de peau ou à son statut social. Et c’est celui qu’on va éliminer. C’est un symbole très fort. »

Récemment, sur un plateau de télévision, Vincent-Guillaume Otis a été déstabilisé par une question qu’a soulevée Nathalie Petrowski. Même s’il se dit « très au fait » des débats actuels autour de la représentativité, l’idée d’embaucher un acteur avec une déficience intellectuelle pour camper Lennie ne l’avait jamais effleuré. Sans vouloir prendre parti dans un débat « plus nuancé », l’artiste rappelle que le jeu est « un métier de composition, il ne faut pas perdre ça de vue ».

Mais en creusant, il a surtout réalisé que, s’il montait ce récit au cruel dénouement avec quelqu’un de similaire à son frère, ce deviendrait trop émotif, trop proche de sa vie. « Probablement que ce serait extraordinaire de le faire. Mais pas pour moi. Je n’aurais plus le recul nécessaire pour porter cette pièce vers la tragédie, là où je veux la mener. »

Des souris et des hommes

Texte de John Steinbeck. Mise en scène de Vincent- Guillaume Otis. Traduction de Jean-Philippe Lehoux. Aussi avec Maxim Gaudette, Mathieu Gosselin, Nicolas Centeno, Martin-David Peters, Luc Proulx et Gabriel Sabourin. Au Théâtre Jean-Duceppe, du 24 octobre au 1er décembre.