Un «Cid» primal

Dans un environnement scénique qui comporte micros et écouteurs, le dramaturge et metteur en scène semble traiter les vers comme des sonorités avant tout.
Photo: Hugo B. Lefort Dans un environnement scénique qui comporte micros et écouteurs, le dramaturge et metteur en scène semble traiter les vers comme des sonorités avant tout.

Pourquoi aime-t-on tant maganer Le Cid ? Vue comme le classique théâtral par excellence, toute de grands sentiments tricotée, la pièce a souvent été passée au fil de l’irrévérence, voire de la parodie, de Réjean Ducharme à Ding et Dong. Après avoir rafraîchi Rabelais, Gabriel Plante, lui, s’empare de ce récit où les protagonistes doivent sans cesse combattre leurs sentiments amoureux pour céder à des impératifs de devoir filial ou d’honneur, afin d’en faire une relecture contemporaine et franchement expérimentale.

Le dramaturge et metteur en scène a « décontextualisé » l’oeuvre du XVIIe siècle. L’intrigue y est réduite à quatre ou cinq personnages (Gaétan Nadeau, suave comme toujours, incarne tous les « vieux hommes » du récit). Surtout, dans un environnement scénique qui comporte micros et écouteurs, il semble traiter les vers comme des sonorités avant tout.

Les mots y sont modulés par l’étirement et la réitération de syllabes, la variation de débits et de tonalités. Certains prénoms et répliques-clés sont ainsi déconstruits ou répétés plusieurs fois, ce qui leur confère des accents dérisoires ou les apparente à des tentatives langagières ardues.

La scène d’ouverture donne le ton : tandis que « Plutôt Rodrigue » (Jocelyn Pelletier) et « Plutôt Chimène » (Amélie Dallaire) s’embrassent à bouche que veux-tu, l’Infante (Élisabeth Smith), amoureuse transie du premier, se traîne par terre en se lamentant. Toute la dignité de ces personnages de sang noble qui n’ont que le mot « gloire » à la bouche, enfuie. La scénographie d’Odile Gamache découpe en fond de scène un espace, un antre, qui pourrait suggérer une caverne. Une dimension tribale semble d’ailleurs sourdre du face-à-face entre Rodrigue et le Comte, dont les cris ont quelque chose de primitif.

Première à prendre la parole, campée sur le décor, l’Infante, qui joue ici un rôle important, paraît parfois régner sur cet univers. La fille de roi, à l’instar de quelques autres, souffle occasionnellement les répliques, donc contrôle la narration.

Et dans cet improbable Cid, Rodrigue semble un peu le jouet, le pion de l’histoire, dépourvu de pouvoir, manipulé. Généralement prostré dans son antre, le héros apparaît ici plutôt geignard et pathétique, il faut l’admettre. Le débit haché, bégayant de certaines de ses tirades, parfaitement maîtrisé par Jocelyn Pelletier, traduit les hésitations du fils devant une vengeance qui lui coûterait son amour.

Quelle qu’en soit notre interprétation, cet exercice de style sensoriel repose en tout cas sur un travail formel fouillé et consistant. Une atmosphère plutôt glauque domine la pièce, composée notamment par les splendides éclairages conçus par Julie Basse. Le spectacle, parce qu’il n’abuse pas de la durée, fascinerait plutôt. On conseille cependant de se (re)familiariser avec la pièce avant…

Le Cid

Texte de Pierre Corneille. Mise en scène de Gabriel Plante. Dramaturgie de Félix-Antoine Boutin. Production de Création dans la chambre. Coproduction du Théâtre du Trillium. Au théâtre La Chapelle, jusqu’au 19 octobre.