«La place Rouge»: poupées russes

Entre son récit de guerre familial et ses thèmes inspirés par l’actualité, la pièce de théâtre semble en mal d’unité d’ensemble.
Photo: Maxime Côté Entre son récit de guerre familial et ses thèmes inspirés par l’actualité, la pièce de théâtre semble en mal d’unité d’ensemble.

Placer sa première pièce sous l’ombre de Tchekhov peut sembler téméraire. La création de Clara Prévost met en scène deux soeurs qui, comme leurs personnages chéris, rêvent de Moscou, ville dont était originaire leur mère. Sonia (sincère Rebecca Vachon), la célibataire dévouée, et Elena (incarnée par l’auteure), la belle écrivaine de retour au bercail après un long éloignement, évoquent également les figures éponymes d’Oncle Vania. Les motifs tchekhoviens sont aussi perceptibles dans le choix du non-dit, de laisser en grande partie dans l’ombre la nature du froid entre les protagonistes — outre que l’une est restée, et l’autre partie —, de favoriser surtout des conversations d’apparence anecdotique ou banale.

L’auteure de La place Rouge veut traiter des « petites et grandes guerres qui traversent la société ». Et le conflit intime baigne ici dans un contexte plutôt catastrophiste, qui renvoie aux atmosphères fin d’un monde propres au dramaturge pré-révolutionnaire et qui reflète les craintes actuelles : réchauffement climatique (référence qui tombait pile, en ce jour d’octobre étonnamment chaud), crise des migrants, xénophobie. En vertu de la « loi d’accueil » décrétée par le gouvernement, Sonia apporte sa contribution en hébergeant un réfugié. Mais comment accueillir vraiment l’étranger lorsqu’on est incapable de faire la paix avec sa propre fratrie ?

Les bonnes intentions sont manifestes dans ce premier texte. Mais aussi certaines maladresses, dont un dénouement abrupt et une manière peu subtile d’incarner la « méfiance de l’autre », à travers le discours sans nuances d’une voisine tonitruante (Joanie Guérin). L’incarnation scénique de cet univers donne aussi lieu à un mariage plutôt déconcertant de drame (comme ce climat grondant de menaces qu’évoque la trame sonore) et de comédie (ainsi, les personnages de policiers, plutôt risibles…). Et il y a ces scènes où tout paraît soudain chaotique, outré, peut-être cauchemardesque, qui passent plus ou moins la rampe et laissent perplexe.

La pièce mise en scène par Isabelle Leblanc semble souvent plus éloquente lors des scènes qui laissent parler la musique. Celle du piano (joué magnifiquement par la compositrice Lucie Dubé, qui campe le muet fantôme maternel), comme celle des langues étrangères. Choix assez audacieux, le texte comporte plusieurs tirades non traduites en russe (Rebecca Vachon aurait étudié au pays de Poutine) et en arabe. Une barrière linguistique qui rend l’isolement de l’immigré (convaincant Abdelghafour Elaaziz) palpable.

Mais entre ses longues envolées pianistiques, sa muse Tchekhov, son récit de guerre familial et ses thèmes inspirés par l’actualité, La place Rouge semble en mal d’unité d’ensemble. Tous ses éléments ne s’emboîtent pas aussi parfaitement que des matriochkas…

La place Rouge

Texte de Clara Prévost. Mise en scène d’Isabelle Leblanc. Un spectacle des Productions Fil d’or. Jusqu’au 27 octobre, à la salle Fred-Barry.