«Manifeste de la Jeune-Fille»: sur les podiums du prêt-à-penser

Stéphane Crête est l’un des deux seuls comédiens à reprendre leur rôle dans cette nouvelle distribution.
Photo: Valérie Remise Stéphane Crête est l’un des deux seuls comédiens à reprendre leur rôle dans cette nouvelle distribution.

Pour ceux qui l’avaient manqué — c’était mon cas — à l’Espace Go à l’hiver 2017, le saisissant Manifeste de la Jeune-Fille va se promener à travers la province. Bonne nouvelle que cet accès élargi au travail d’Olivier Choinière. Les machines théâtrales que met en place l’auteur de Chante avec moi sont généralement redoutables, alliant brillance et sens de la dérision. Celle-ci ne fait pas exception, même si elle va probablement acquérir encore davantage de précision que lors de la première au Théâtre Outremont avec une distribution renouvelée en grande partie (seuls Stéphane Crête et la truculente Joanie Martel reprennent leur rôle).

Les nouveaux comédiens (Raymond Cloutier, Muriel Dutil, Catherine Paquin-Béchard, Isabelle Vincent et Sébastien René) doivent apprivoiser, avec des aisances diverses mais une jouissance manifeste, une partition particulièrement réglée.

Rappelons que le spectacle est une illustration luxueuse et mordante du concept de la Jeune-Fille, ce modèle de consommateur idéal. Choinière s’y attaque à un système qui nous transforme en produits, à notre propension à suivre les courants de masse, à notre infiltration aliénante par une série de discours creux et stéréotypés qu’on adopte et abandonne comme du prêt-à-porter interchangeable à l’infini. Ainsi qu’à la capacité du capitalisme à récupérer absolument tout, jusqu’aux idées révolutionnaires — et, pourquoi pas, le terrorisme…

Les interprètes nous incarnent

La pièce suit une mécanique répétitive, symétrique dans ses différences, qui met justement en lumière l’aplanissement des discours. Boniments consuméristes, intellectuels, de croissance personnelle, écologiques, ou même la prétention au naturel : tout est une nouvelle couche de discours emprunté et est traité de manière similaire.

La machine passe par une série de métamorphoses superficielles : dès qu’un personnage se révolte, on change de paradigme. Et ces spécimens humains, d’âges et de physiques différents, qui se poussent mutuellement des podiums de la parole, troquent ce qu’ils défendaient si fortement il y a peu pour une autre peau idéologique, comme on délaisse la mode de la saison passée. (Cet univers du paraître est d’ailleurs un rêve de conceptrice de costumes ; et Elen Ewing a lâché lousse son imagination dans un déferlement de styles.)

Il y a là sans doute les limites de ce qui demeure une démonstration, une illustration, mais imparable et à l’esthétique ludique. Cet art de la démystification condamne-t-il au cynisme ? Comme s’il était impossible d’adopter toute croyance que ce soit. Même l’art y passe : la troupe fait l’apologie du théâtre, mais sur un ton grandiloquent audiblement dérisoire.

Le Manifeste s’achève d’ailleurs par une pirouette séduisante, qui force l’identification du spectateur. Les interprètes nous incarnent, nous, public moyen, avec nos attentes face aux artistes, dont celles de maintenir nos illusions. Impossible d’ignorer alors que la Jeune-Fille, c’est nous aussi.

Manifeste de la Jeune-Fille

Texte et mise en scène d’Olivier Choinière. Une coproduction de L’Activité et de l’Espace Go. Au Périscope, à Québec, du 9 au 20 octobre et en tournée québécoise jusqu’au 29 novembre.