Fabien Cloutier dissèque notre incapacité à discuter

Fabien Cloutier se désole de l’«indélicatesse» avec laquelle les gens se parlent aujourd’hui. Un phénomène frappant à l’heure de la polarisation politique.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Fabien Cloutier se désole de l’«indélicatesse» avec laquelle les gens se parlent aujourd’hui. Un phénomène frappant à l’heure de la polarisation politique.

Fabien Cloutier le répétera à quelques reprises durant l’entrevue : avec Bonne retraite, Jocelyne, il explore une forme qu’il n’avait jamais touchée auparavant. « C’est peut-être le Fabien Cloutier le plus proche de Serge Boucher », résume-t-il finalement. Le portraitiste naturaliste de 24 poses a été l’une de ses inspirations, notamment par sa faculté à faire parler le silence. La comédie dramatique paraît moins frontale que l’univers habituel de Cloutier, « mais pas moins cruelle ».

Quatre années ont passé depuis sa précédente, la lauréate du Prix du Gouverneur général Pour réussir un poulet. « Je suis intransigeant avec mes textes, et le temps permet l’intransigeance », note le dramaturge. Ambitieuse coproduction entre La Manufacture, le Théâtre du Trident et le Théâtre français du CNA, Bonne retraite, Jocelyne est née de l’envie éprouvée par l’auteur des solos Scotstown et Cranbourne — lesquels ont inspiré une prochaine série sur Club Illico, Léo — d’écrire pour plusieurs personnages. Et de créer une tranche de vie balisée par les unités de temps, d’action et de lieu.

« Mais je pense que ce qui m’a fait écrire ça, c’est la façon dont parfois des gens, qui ont tout pour s’aimer, s’obstinent sur des microdétails. Alors que quelque chose de plus grand devrait les unir. » Interviewé à quelques jours de la journée de vote aux élections provinciales, l’artiste voit l’effet de cette « absence de sens du collectif » dans la récente campagne électorale, au clientélisme exacerbé. « Cette société ne se définit pas par un projet collectif, alors elle se définit par des projets, des opinions personnelles. Et c’est la petite différence qui est mise en avant. Comme si on avait dépassé l’individu et qu’on était rendus à l’hyperindividualisme. Alors, il y a de grandes choses qui achoppent à cause de microdétails. Et je ne pense pas que c’est [la faute] des réseaux sociaux. Ils en sont juste une démonstration éloquente. »

Internet nous donne accès à plein d’informations, mais finalement, il y a beaucoup de monde capable de dire des généralités sur beaucoup de choses. Et ça nous donne une impression de culture générale, mais c’est la culture du vidéo : je me fais résumer l’autisme en deux minutes.

Si sa pièce dit quelque chose sur notre époque, pense Fabien Cloutier, c’est surtout en regard de notre « difficulté à tenir de vraies conversations ». Réunis par Jocelyne (Josée Deschênes), qui désire leur annoncer sa retraite prématurée, neuf membres d’une famille peinent à s’écouter. Incapables de débattre ou de parler de leurs propres relations, ils se déversent sur tout et rien. Par exemple, sur des collègues Asperger ou TDAH. « S’il y a un endroit où ils se rejoignent, c’est sur ce qu’ils pensent de l’Autre. On peut tout dire : il n’est pas là. »

De leurs paroles ressortent jugements, lieux communs et une « connaissance hypersommaire » sur divers sujets. « Internet nous donne accès à plein d’informations, mais finalement, il y a beaucoup de monde qui est capable de dire des généralités sur beaucoup de choses. Et ça nous donne une impression de culture générale, mais c’est la culture du vidéo : je me fais résumer l’autisme en deux minutes. » Et si tout le monde a un avis sur tout, croit-il, c’est parce que l’opinion « devient parfois l’une des seules façons d’exister ».

Dans ce clan, où finissent par émerger des jalousies, on ne se prive pas de cibler les vulnérabilités des proches. Le créateur se désole de l’« indélicatesse » avec laquelle les gens se parlent aujourd’hui. Un phénomène frappant à l’heure de la polarisation politique. « Il faut faire attention à comment on parle à nos adversaires [idéologiques]. Au Québec, à part des groupuscules, on n’est pas en train de combattre un grand fléau d’extrême droite, qui nous demande de monter au front. » Et si on va trop loin, comment s’unir ensuite autour d’un projet commun ?

Un miroir

Le défi, dans ce tableau d’ensemble aux conversations souvent banales, est de faire ressortir « ce qui se joue en dessous », comme le désir de s’exprimer de celui qui en est incapable. « La pièce a quelque chose d’épidermique. Il faut l’écouter de façon très sensible. C’est en ça qu’elle est extrêmement différente de ce que j’ai fait d’autre. J’ai toujours mis en avant un conflit exprimé clairement. Là, je regarde des gens vivre, je suis leur logique. Mais il se passe beaucoup de petites choses qui, espérons-le, vont en dire des grandes. »

Dans ce type de peinture, les situations doivent sonner « hypervraies » afin que le spectateur se reconnaisse. Et cette fois, Cloutier croque une famille de la classe moyenne — un concept très large, qui inclut des disparités socio-économiques — susceptible de tendre un miroir au public. « Je pense que c’est l’une de mes pièces les plus proches du monde dans la salle. »

La nécessité d’écouter ses contemporains à « l’épicerie » explique aussi pourquoi l’écriture requiert du temps pour Fabien Cloutier. Ici, les dialogues se chevauchent dans une partition très musicale qui exige des interprètes une « dextérité terrible ». « On y arrive ! Mais 90 % du texte consiste en des répliques d’une ou deux phrases. »

Comment s’assurer que des spectateurs ne prennent pas certaines répliques au premier degré ? « Parfois, il faut se le montrer, le désolant spectacle de notre ignorance, rétorque Cloutier. Est-ce qu’on en rit, est-ce que ça nous fait mal ? Je n’ai pas le contrôle sur comment ça rentre dans le public. Mais je pense qu’on doute trop. » L’expérience théâtrale commune, croit-il, permet au spectateur de confronter ses propres réactions à celles de ses voisins.

Le souhait de l’auteur et metteur en scène, c’est que l’oeuvre se dépose chez les spectateurs et sème un questionnement. « On ne veut pas que la pièce dure une heure et demie, rappelle-t-il. On veut qu’elle dure deux semaines, un mois, un an… »

Bonne retraite, Jocelyne

Texte et mise en scène de Fabien Cloutier, coproduction de La Manufacture avec le Théâtre du Trident et le Théâtre français du CNA, à La Licorne, du 9 octobre au 10 novembre. Aussi du 13 au 17 novembre et du 4 au 15 juin 2019.