André Sauvé, monsieur cent mille questions

Un spectacle d’humour en forme de démarche spirituelle? André Sauvé, 52 ans, prononce le mot prudemment.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Un spectacle d’humour en forme de démarche spirituelle? André Sauvé, 52 ans, prononce le mot prudemment.

Tu t’en poses donc ben des questions ! André Sauvé pourrait payer des psychanalyses et des retraites de méditation à tous ses fans s’il avait obtenu 25 sous chaque fois que lui a été offert ce compliment piégé. Des questions, il s’en pose encore : Ça, son troisième spectacle, soupèse, entre libre arbitre et destin, les forces orientant nos trajectoires professionnelles et relationnelles.

« La télévision et l’époque en général célèbrent beaucoup le succès, la réussite et très peu la part de failles, de doute qui nous travaillent, alors que pour moi, ce n’est pas du tout de la faiblesse, douter », observe l’humoriste. « Certaines personnes entendent mes doutes et se disent : “Ah mon Dieu, il se casse donc ben la tête”, mais je ne souffre pas de mes questions, au contraire. Elles m’enrichissent. Elles me font voir la vie avec beaucoup plus de relief. Et tant mieux, si les réponses ne viennent pas spontanément. L’époque est trop prompte à encapsuler des réponses vite faites. Laissons les choses macérer un peu. »

Un spectacle d’humour en forme de démarche spirituelle ? Sauvé, 52 ans, prononce le mot prudemment, sans doute un peu parce qu’on a connu meilleure stratégie pour rameuter les foules, mais surtout parce qu’il demeure indissociable du passé catholique du Québec.

« La question psychologique est omniprésente aujourd’hui, et c’est très bien d’avoir son psy, mais la question spirituelle, ce mot-là, on le dit avec beaucoup de précaution. J’aimerais en trouver un autre, même si je fais une immense distinction entre religion et spiritualité. On pense qu’en rejetant les dogmes et l’autorité du religieux, le travail est fait, mais la plus grande autorité, c’est la nôtre. On est notre plus grand castrateur. L’ego, dans la maison, c’est un invité qui pense être le propriétaire. Il peut rester à table, mais il faut lui rappeler souvent qu’il n’est qu’un invité. »

Je m’arrête ou je continue ?

Il peinturait la salle de bain d’une cliente, jusqu’à ce que retentisse trop fort le « ça » qui, à l’intérieur de lui, hurlait qu’il n’avait pas été placé sur Terre pour peindre des salles de bain. Dans quel domaine je vous clenche ? demande André Sauvé à quelques amis intimes. Réponse : l’humour, outil avec lequel il séduira bientôt le Québec entier. Est-ce à dire qu’il suffit de croire en ses rêves, comme nous le serinent tant de livres de pharmacie et de stars d’Hollywood ?

« Non, parce que même quand on pose ces gestes héroïques là, ce n’est pas garanti que quelque chose va se produire », rappelle le maître des observations philosophico-loufoques. « Dans ce gâteau-là, il y a aussi une petite pincée de chance, de concours de circonstances, qu’on peut appeler destin ou astres alignés. Qui sommes-nous pour penser qu’on sait toujours là où il faut aller ? »

Persévérer ou abandonner ? Je m’arrête ou je continue ? Autant de questions traversant Ça. « La réponse n’est jamais fixe. Si elle l’était, on la copie-collerait dans toutes les situations. […] Tout le monde est d’accord pour dire qu’il faut écouter sa voix intérieure, mais ces phrases-là, il faut les revisiter souvent, dans toute leur ampleur : se demander si on l’aime notre job, si on est bien en couple, être prêt à tout remettre en question, en affrontant la peur du vide. Parce qu’à force de ne plus le faire, tu risques de ne plus être capable de l’entendre, ta voix. »

La clarté avant le rire

Contrairement à plusieurs de ses compatriotes qui, sous l’influence de la tradition américaine, étrennent numéro par numéro, presque blague par blague, leur nouveau matériel, André Sauvé coule toujours les assises d’un nouveau spectacle grâce à un travail minutieux d’un texte de A à Z.

« Quand j’écris, ce que je cherche d’abord à clarifier, c’est ce que je veux dire, le propos, explique-t-il. J’ai toujours considéré qu’on écrivait non pas ce qu’on sait, mais pour savoir. C’est un instrument, l’écriture, une flashlight qui éclaire les racoins, une pelle pour creuser. Présentement, je fais quelque chose qui est de l’humour, mais si ça voulait prendre une autre forme, je suivrais ça. À la fin du nouveau spectacle, on rit moins, simplement parce que c’est là que je veux aller. La forme, faut pas s’y contraindre. C’est un tremplin, pas un boulet. »

Parce qu’André Sauvé est André Sauvé, monsieur cent mille questions fait référence dans Ça au umwelt (!), un concept appartenant à la sémiotique désignant l’environnement sensoriel propre à une espèce ou à un individu. À quel umwelt l’espèce humoristique a-t-elle accès de façon privilégiée ? « Un artiste doit voir en dessous de la couverte, montrer aux gens ce qu’ils ont ressenti, mais qu’ils n’ont pas encore vu. »

Le Poète doit se faire voyant, écrivait Rimbaud. L’humoriste aussi ? « Oui ! Ça me fait penser aux Lettres à un jeune poète de Rilke, dans lesquelles il déconseille à son élève d’écrire sur l’amour. Il lui dit : « Touchepas à ça » — il le dit dans des plus beaux mots que ça ! Attarde-toi aux petites choses du quotidien et n’accuse pas le quotidien d’être banal. Accuse-toi toi-même de ne pas voir la poésie dans cette banalité-là. Le umweltde l’humoriste, et de l’artiste en général, c’est sa capacité à voir de la poésie dans le quotidien. »

Ça

André Sauvé, au Monument-National du 10 au 13 octobre, et en tournée partout au Québec