Les histoires qui guérissent

S’il est majoritairement en français, le spectacle intègre, en sus de l’anglais, l’anichinabémowin. Une langue que l’artiste polyglotte s’est mise à la tâche difficile d’apprendre.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir S’il est majoritairement en français, le spectacle intègre, en sus de l’anglais, l’anichinabémowin. Une langue que l’artiste polyglotte s’est mise à la tâche difficile d’apprendre.

Certaines histoires donnent du pouvoir lorsqu’elles sont racontées », écrit Émilie Monnet dans Okinum. L’artiste interdisciplinaire amorce ainsi une résidence de deux créations au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, là où elle jouait dans Le Wild West Show de Gabriel Dumont il y a un an.

Cette autofiction poétique s’inspire notamment de la période où elle a suivi (avec succès) des traitements, relevant à la fois de la médecine occidentale et des soins autochtones, « plus holistiques », contre un cancer de la gorge. Mais selon celle qui a grandi entre un père francophone et une mère anichinabée parlant anglais, sa création traite davantage d’identité. « Cette expérience m’a amenée à faire un travail sur moi-même et à peut-être réconcilier toutes les facettes de mon identité. Raconter mon histoire, c’est comme un processus pour intégrer toutes ces parties-là et me sentir entière. »

Le texte a aussi pour origine un rêve récurrent fait par l’artiste, où un castor géant (une créature ayant réellement existé à l’ère des dinosaures, ce qu’elle ignorait alors) lui donnait un sac de médecine. « Lorsque je racontais ce rêve, je me faisais toujours rappeler notre histoire de la création : le castor est l’un des trois animaux à avoir plongé au fond de l’eau pour en ramener de la terre, pour créer la Terre sur le dos de la tortue. »

Dans sa pièce, Émilie Monnet utilise cet animal industrieux, emblème canadien, mais qui fut « pratiquement exterminé à la fin du XIXe siècle » à cause de la traite des fourrures, comme une métaphore pour parler de la colonisation.

Barrage intérieur

La créatrice s’y questionne sur la transmission, sur « ce qui est légué de femme en femme » dans sa famille. « Je parle beaucoup de mon arrière-arrière-grand-mère. C’est à son époque que la Loi sur les Indiensa été créée, donc le système des réserves. Je vois tout ce qui a été enlevé à chaque génération. Et comment on porte ces histoires à l’intérieur de nous. »

L’endroit où s’est logé son cancer n’est pas insignifiant : ce barrage (okinum en langue anichinabée) dans la gorge apparaît comme le symbole d’une parole qui a été réprimée. « Pour moi, ça fait partie de ma guérison de m’exprimer et de partager mon histoire. Et j’entends souvent les aînés dire que lorsqu’on se guérit soi-même, on contribue à apaiser la mémoire de nos ancêtres aussi. On brise un cycle. »

C’est désolant, et frustrant, de voir que si je dis les mots “anichinabémowin” ou “kanien’kéha”, il y a tellement de gens qui ne savent même pas que ce sont les deux langues nées de ce territoire [Montréal]

Le caractère curatif d’Okinum provient peut-être aussi de ce que le spectacle offre à Émilie Monnet la permission d’exprimer, entre autres émotions, de la colère. « Je ne vois pas comment on peut ne pas être en colère contre tout ce qui perdure. Par exemple, c’est désolant, et frustrant, de voir que si je dis les mots “anichinabémowin” ou “kanien’kéha”, il y a tellement de gens qui ne savent même pas que ce sont les deux langues nées de ce territoire (Montréal). C’est dommage, parce que les langues, c’est une façon de nous y connecter davantage. Et peut-être que si on y était plus enracinés, on aurait tendance à prendre mieux soin de l’endroit d’où on vient. On verrait moins le territoire comme une commodité. »

S’il est majoritairement en français, le spectacle intègre d’ailleurs, en sus de l’anglais, l’anichinabémowin. Une langue que l’artiste polyglotte — ayant travaillé en Colombie, au Brésil, elle parle couramment l’espagnol et le portugais — s’est mise à la tâche difficile d’apprendre. Elle constate qu’on entretient un rapport différent à chaque langue. « C’est intéressant de voir où les langues se logent dans le corps et à quelles émotions elles sont associées. »

Dans cette pièce voguant entre le concret et l’onirique, les sonorités jouent un rôle majeur. La création d’environnements immersifs est récurrente dans le travail d’Émilie Monnet. « Jackie Gallant, qui fait ma conception sonore, est sur scène avec moi. Le son devient vraiment un interprète. Bien que le défi consiste à s’assurer qu’elle ait l’air très organique, j’aime travailler avec la technologie, pour ce côté enveloppant et parce qu’elle peut aider à rendre visible l’invisible. Dans les conceptions autochtones, le visible et l’invisible sont l’envers et l’endroit de la réalité. Et je m’intéresse aux frontières un peu poreuses entre les deux. »

Émilie Monnet était l’une des participantes, cet été, de la rencontre avec Ariane Mnouchkine et Robert Lepage, autour de Kanata. Une réunion où il y a eu de l’écoute, « mais je ne pense pas que notre point de vue a été forcément entendu ». La créatrice tient à rappeler qu’ils ne demandaient pas l’annulation du spectacle — qui aura finalement lieu —, mais voulaient parler d’un processus « problématique » qui risquait d’exclure, « encore une fois, la [vision] des Autochtones de la trame narrative de ce pays ».

« Ce sont des sujets tellement sensibles. Même comme Autochtones, on a des protocoles. Ce n’est pas parce qu’on appartient à un groupe culturel qu’on peut raconter ces histoires-là, comme ça. Il y a tout un processus sur les façons s’approprier une histoire aussi douloureuse et actuelle. »

Rien n’a été réglé, donc ? La créatrice puise espoir dans les paroles d’un aîné qui est venu conclure la rencontre, en réitérant une prophétie. Soit qu’un jour, « nos savoirs traditionnels et culturels vont bénéficier à toute l’humanité. Et je me dis que c’est important en tant qu’artiste autochtone de prendre des espaces pour exprimer qui on est. Cela me donne un moteur supplémentaire pour mon spectacle. »

Texte et mise en scène d’Émilie Monnet. Co-mise en scène et direction d’acteur : Emma Tibaldo. Co-mise en scène et direction du mouvement : Sarah Williams. Une création des Productions Onishka. À la salle Jean-Claude-Germain, du 2 au 20 octobre.

Okinum