«Le vrai monde?»: Éloge de la parole

Les comédiens ne sont pas forcés au mouvement; leurs corps laissent toute la place à leur parole entravée.
Photo: Stéphane Bourgeois Les comédiens ne sont pas forcés au mouvement; leurs corps laissent toute la place à leur parole entravée.

Le Trident ouvre sa saison avec Le vrai monde ?, créée en 1987 — trois ans après Albertine en cinq temps. Après s’être inspiré beaucoup de ses proches, Michel Tremblay s’y interrogeait sur son droit de s’approprier ainsi leur vécu.

Le visuel est ici réduit à un décor fort simple : un salon des années soixante aux teintes jaunâtres, moquette pelucheuse en prime. La cuisine et la salle de bain sont évoquées, sans plus ; en fond de scène, quelques images psychédéliques, de pair avec une chorégraphie yé-yé, suffisent d’entrée de jeu à placer l’époque.

Si quelques symboles (champ de fleurs côté jardin, champ de bières côté cour) sont plus appuyés, la mise en scène de Marie-Hélène Gendreau demeure sobre et révèle rapidement son désir d’embrasser l’intelligence du texte. Beaucoup de soin est apporté aux dialogues, davantage encore aux mots eux-mêmes. Les comédiens ne sont pas forcés au mouvement ; leurs corps, souvent statiques, laissent toute la place à leur parole entravée, qui fait le coeur de cette pièce.

La famille de Claude (Jean-Denis Beaudoin, juste), alter ego du dramaturge, apparaît dans ce qu’elle a de sclérosé. Grevée par le mensonge et l’impossibilité de dire, elle est prise dans une imposture. Tout au long de la pièce, ce silence est puissamment donné à ressentir comme moteur de son écriture.

Famille, refoulement, désir

Entre la réalité de cette cellule familiale et la vision qu’en a le jeune auteur, des dissonances apparaissent à mesure que se déploient les deux récits qui composent la pièce : la réalité et la fiction bâtie par son imaginaire.

En père de la réalité, Christian Michaud livre un homme enjoué malgré une agressivité latente, là où Jean-Michel Déry, en père fictif, offre une violence à fleur de peau. Nancy Bernier incarne pour sa part une mère claustrée, mais toujours en lutte, plus réactive, là où Anne-Marie Olivier propose son double imaginé, posé et plus près d’un courage possible.

L’espace qui se creuse tranquillement entre les paires de comédiens attire l’attention sur la singularité de tout travail d’écriture : écrire sur le monde, c’est le déformer… et en même temps s’en rapprocher. Sur ce point, en résonnance avec les polémiques qui ont émaillé l’été, le spectacle réussit à ménager suffisamment d’ambiguïté.

Celui-ci, surtout, arrive à attirer le regard sur les zones d’ombres inhérentes à nos relations, nommément les zones grises de l’attirance et de l’amour, de la séduction. L’actualité, avec toutes les paroles de femmes surgies dans les dernières années, offre à nouveau de nombreux échos. Ici, les liens s’imposent avec force, et avec toute la nuance que permet le théâtre.

Le spectacle, qui ne juge pas bon de presser le pas, donne finalement à goûter la générosité du dramaturge, lequel consacre de longs exposés à ses personnages sans crainte du surplace. Il y a là une confiance énorme pour la parole, à laquelle la mise en scène rend justice.

Le vrai monde ?

Texte : Michel Tremblay. Mise en scène : Marie-Hélène Gendreau.Une production du Trident, jusqu’au 13 octobre.