Une vie les yeux rivés sur l'horizon

Encore récemment, alors que l’on créait le prix Françoise-Graton pour récompenser un artiste qui allie l’art et l’éducation, Gilles Pelletier manifestait son envie d’être présent au moment de la remise du premier prix en octobre prochain.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Encore récemment, alors que l’on créait le prix Françoise-Graton pour récompenser un artiste qui allie l’art et l’éducation, Gilles Pelletier manifestait son envie d’être présent au moment de la remise du premier prix en octobre prochain.

Il aurait voulu être marin, il a été comédien. Et c’est par les mots qu’il a conquis le monde. Le comédien Gilles Pelletier est décédé jeudi, à l’âge de 93 ans. Originaire de Saint-Jovite, il est arrivé au théâtre un peu par hasard, lorsque sa carrière de marin a été freinée par le décès d’un ami. Sa soeur, la comédienne Denise Pelletier, lui propose alors de l’accompagner sur scène. Ensuite, durant des décennies, il occupera les scènes des petits écrans du Québec, jouera Shakespeare et Racine, et fera partie de la distribution d’Un simple soldat, téléthéâtre de Marcel Dubé, de La famille Plouffe, de Roger Lemelin, puis de L’héritage, de Victor-Lévy Beaulieu, un auteur qu’il admirait, et de nombreux autres téléromans.

Un simple soldat, c’était « la psychanalyse de l’inconscient collectif québécois », dira-t-il dans le documentaire Un cœur de marin, tourné sur lui par Pascal Gélinas. C’est sur le plateau du téléroman Cap-aux-Sorciers, où il joue le capitaine Aubert, qu’il rencontre la jeune Françoise Graton, qui deviendra sa conjointe.

Rejoindre les jeunes publics

Pascal Gélinas raconte d’ailleurs que le bateau de fiction Saint-Prime, que le capitaine Aubert dirige dans Cap-aux-Sorciers, était considéré en boutade comme un bateau fantôme sur le Saint-Laurent par les marins que connaissait Gilles Pelletier. « Les gars blaguaient comme si le bateau était réel », dit-il. En 1964, Gilles Pelletier fonde, avec Françoise Graton et Georges Groulx, la Nouvelle Compagnie théâtrale (NCT), dont la première mission était de faire connaître le théâtre, québécois, classique et étranger, aux jeunes publics. C’est l’avènement de la formule des sorties scolaires, sous forme de « matinées », qui perdure encore aujourd’hui. On ne fait pas de concession sur le contenu. « Rien n’est trop beau, ni trop difficile, pour la jeunesse », disait Pelletier.

Quelques années après avoir élu domicile au Gesù, la NCT déménage dans l’est de la ville, tout de suite après le décès subit de Denise Pelletier. Le nouveau théâtre portera son nom. Gilles Pelletier et Françoise Graton souhaitent que le théâtre ait pignon sur rue dans un quartier où la culture est plus difficilement accessible. « C’était complètement inusité à l’époque », raconte Claude Poissant, qui dirige aujourd’hui le théâtre Denise-Pelletier. Les jeunes payaient alors le prix symbolique de 1,50 $ pour une représentation.

Encore aujourd’hui, la clientèle adolescente représente 65 % de la clientèle du théâtre Denise-Pelletier, même si toutes les pièces présentées sont aussi conçues pour un auditoire adulte. Dès le début, on y joue tant des pièces québécoises que des classiques. « La grande époque du théâtre, c’était chez les Grecs il y a 2000 ans », disait Gilles Pelletier.

L’engagement de Gilles Pelletier s’est aussi manifesté dans la cause nationaliste, et il présentera notamment les discours de René Lévesque lors de la tenue du premier référendum, en 1980. Mais, à ce sujet, « il était plus déçu ces dernières années », ajoute Pascal Gélinas.

Dans une vidéo que ce dernier a tournée auprès de Gilles Pelletier, au mois de mars dernier, le comédien raconte son amour des planches. Les dernières représentations sont tristes, disait-il, parce que l’acteur sait qu’il ne pourra pas se surpasser le jour suivant.

Reste que Gilles Pelletier considérait la marine comme sa première vocation. Alors qu’il n’avait pas 20 ans, durant la Seconde Guerre mondiale, il s’est joint à la marine française pour aider les Alliés en Angleterre. De la marine, il avait conservé la discipline, qui l’amenait à mener ses projets jusqu’au bout, malgré les intempéries.

Il disait d’ailleurs que les marins avaient les yeux bleus comme l’horizon et rêvait de mourir face à la mer. Encore récemment, alors que l’on créait le prix Françoise-Graton pour récompenser un artiste qui allie l’art et l’éducation, il manifestait son envie d’être présent au moment de la remise du premier prix en octobre prochain. Le destin en aura décidé autrement. En fait, il y a quelque temps, raconte Pascal Gélinas, il avait décroché le balancier d’une horloge grand-père qu’il aimait beaucoup et qui l’avait suivi jusque-là.