Émilie Bibeau et Marie-Ève Milot, à propos de solitude partagée

Émilie Bibeau et Marie-Ève Milot se retrouveront toutes deux seules sur scène cette saison; la première, à La Petite Licorne, la seconde, au Quat’Sous.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Émilie Bibeau et Marie-Ève Milot se retrouveront toutes deux seules sur scène cette saison; la première, à La Petite Licorne, la seconde, au Quat’Sous.

Le même jour, les comédiennes Émilie Bibeau et Marie-Ève Milot vont plonger dans le vertige d’un solo théâtral. Rencontre avec les deux pour parler d’une expérience en solitaire.

« Fille de gang », Émilie Bibeau ne rêvait pas d’un solo. Mais « l’espèce de stand-up littéraire » qu’est son Chroniques d’un cœur vintage (Les mots des autres) s’est imposée naturellement lorsque l’actrice a choisi de transformer en spectacle ses chroniques écrites pour l’émission radio-canadienne Plus on est de fous, plus on lit. Elle a découvert une sensation de bulle rarement vécue au théâtre. Une expérience un peu confrontante, avec sa modification du rituel (« c’est bizarre de se retrouver toute seule dans une loge »), mais très enrichissante. « On dirait que ça provoque un espace d’une intimité très forte : on devient très proche de la parole qu’on porte, parce qu’elle n’est pas diluée. On est toujours un peu en recueillement. »

« [Le solo] force à réfléchir à sa pratique d’interprète, approuve Marie-Ève Milot. Comme il y a moins de distraction extérieure possible, il oblige à une introspection. » Avec Les barbelés, un monologue écrit pour elle par Annick Lefebvre, elle s’est sentie, « plus que jamais, l’instrument d’une parole ». C’est au Théâtre de la Colline à Paris, rien de moins, que l’actrice a vécu cette première équipée solitaire (elle a depuis récidivé dans l’immersif Local B-1717).

Un an plus tard, elle rit un peu de la naïveté avec laquelle elle a abordé l’aventure, « sans savoir tout ce que ça génère comme stress, comme pression ». Tellement concentrée sur l’objet à créer, elle n’a réalisé l’ampleur du défi que le soir de la première, lorsque les lumières se sont éteintes dans la salle.

La comédienne compare Les barbelés à un marathon, une épreuve physique très exigeante. « C’est une parole en continu ; le souffle est difficile à maintenir. Et dans ce processus, j’ai eu l’impression d’apprendre à jouer de la batterie. Car j’ai toujours plusieurs tâches en même temps — je parle, j’épluche un pamplemousse, des barbelés me poussent sur le corps… C’est très difficile de penser à autre chose. Il y a un rapport au moment présent qui est rare à notre époque, je trouve. Alors, je pense que ça a vraiment développé ma concentration, ma qualité de présence. »

Pour apprivoiser cette performance qu’elle reprend au Quat’Sous, Marie-Ève Milot a développé de nouveaux outils, comme la visualisation et un « dialogue intérieur positif », désamorçant tout réflexe de découragement. « Je l’aborde vraiment comme une discipline sportive. » Une épreuve d’endurance.

« La psychologie des athlètes est vraiment intéressante pour les acteurs », ajoute sa consœur. En voyant récemment un documentaire sur la star de tennis Serena Williams, elle a été frappée par le conseil donné par un membre de son entourage : « N’oublie jamais que la pression est un privilège. » « On dirait que ça m’a libérée. On est habitués d’entendre parler de la pression comme d’une chose à gérer, à laquelle il ne faut pas penser. » Or, si on subit une pression, c’est parce qu’on a la chance de générer une attente.

Celle que vit Émilie Bibeau grâce à sa création autofictionnelle à La Petite Licorne vient aussi de ce qu’après 16 ans à se mettre, avec bonheur, au service des mots d’autrui, la comédienne ose y prendre la parole en tant qu’elle-même. « [Je n’y joue] pas vraiment un personnage. Le spectacle est très personnel. Il y a un petit vertige provenant de ce côté impudique, très intime. C’est sûr que, si un spectateur n’aime pas Chroniques d’un cœur vintage, [ça signifie qu’]il ne m’aime pas, moi ! » Une affirmation saluée par un rire partagé.

La peur est là, certes. Mais aussi le plaisir. Marie-Ève Milot le compare à celui procuré par une séance de jogging, à la poussée d’adrénaline. À la satisfaction de repousser ses limites. « Ça me fait avancer dans ma pratique aussi, réfléchir à comment je continue d’évoluer. Pour moi, il y a un avant et un après-Barbelés, c’est sûr. Ça m’a fait beaucoup grandir. »

Comme tout espace où on est mis à l’épreuve, estime Émilie Bibeau. L’actrice voit dans la forme solo une sorte de miroir qui peut rendre l’interprète plus conscient de ses outils. Aucune échappatoire pour mentir ou cacher forces et faiblesses. « On y est tellement livré, dénudé, et toute l’attention est tellement [concentrée] sur soi, qu’il n’y a pas moyen de tricher. »

Pas si seule

Et même si l’interprète d’un « seul en scène » (l’expression parisienne désignant un solo…) ne « peut aller puiser de l’énergie ailleurs qu’en lui-même », Marie-Ève Milot s’est rendu compte que, durant sa performance, elle a développé en contrepartie plusieurs autres formes de dialogue : une relation à « l’espace, à la matière, à la lumière, à un environnement sonore constant. Alors, pas si seule que ça, finalement » !

Les deux brunettes insistent d’ailleurs sur l’importance de l’équipe qui les accompagne. « Le théâtre va toujours rester un art collectif, même lorsqu’il est exprimé à travers un solo, rappelle Émilie Bibeau. Il y a toujours beaucoup de gens qui s’impliquent, et beaucoup de générosité. C’est un art d’entraide. Comme tous les arts où il n’y a pas d’argent… »

La puissance de la parole

C’est un thème que, par hasard, les deux solos abordent, chacun à sa façon. Les barbelés livre l’ultime témoignage de quelqu’un qui va perdre la parole, et la vie, dans une heure. « Le personnage se questionne beaucoup sur le pouvoir que les mots ont sur les autres, sur les événements, sur soi, explique Marie-Ève Milot. Il s’interroge aussi sur son privilège, sur l’espace qu’on occupe quand on prend la parole. » « À notre époque, les mots sont parfois banalisés ; on les sous-estime, pense Émilie Bibeau. Or, ils ont un effet puissant sur les gens. » Dans Chroniques d’un coeur vintage, elle rend hommage aux mots des autres, amis ou écrivains. À ces textes qui l’aident à vivre et lui offrent un refuge.

Les barbelés // Chroniques d’un coeur vintage (Les mots des autres)

Texte d’Annick Lefebvre, mise en scène d’Alexia Bürger, du 4 au 26  septembre, au Théâtre de Quat’Sous. // Texte d’Émilie Bibeau, mise en scène de Sophie Cadieux, du 4 au 21 septembre, à La Petite Licorne.