«Sapientia»: le martyr des tasses de thé

Pour présenter cette très brève œuvre dont les excès posent des défis d’incarnation, la metteure en scène Mia van Leeuwen a eu la bonne idée d’avoir recours au théâtre d’objets.
Photo: Patrick Andrew Boivin Pour présenter cette très brève œuvre dont les excès posent des défis d’incarnation, la metteure en scène Mia van Leeuwen a eu la bonne idée d’avoir recours au théâtre d’objets.

On assiste à une véritable curiosité au Théâtre MainLine. La compagnie anglophone Scapegoat Carnivale a exhumé des oubliettes de l’histoire l’une des six oeuvres édifiantes écrites en latin vers l’an 960, de son couvent, par Hroswitha de Gandersheim. Une chanoinesse à laquelle on attribuerait l’honneur d’être la première femme dramaturge.

Sapientia raconte un conflit religieux, et de pouvoir, entre l’empereur Hadrian (Robert Leveroos, dans un jeu bouffonnesque) et une chrétienne prosélyte (forte Alison Darcy). Le champ de bataille devient le corps de ses petites filles, répondant aux noms très symboliques de Faith, Hope et Charity (toutes campées par Alexandra Petrachuk).

La trame est simple et répétitive : les fillettes subissent tour à tour une torture mortelle dont elles transcendent les tourments par une exaltation mystique. Sans compter les miracles…

Pour présenter cette très brève oeuvre dont les excès posent des défis d’incarnation, la metteure en scène Mia van Leeuwen a eu la bonne idée d’avoir recours au théâtre d’objets, et à un traitement qui en exacerbe le caractère grotesque. Cafetière à espresso en guise d’empereur, bourreau (Paul van Dyck) incarné par une lampe de poche rouge. Un miroir pour la mère — référence à son orgueil ou, peut-être, au nom d’un genre littéraire pieux du Moyen Âge… Des tasses de thé de différentes tailles figurent les petites martyres, qui vont se révéler bien plus fortes que prévu, dans ce duel entre la foi et la souffrance du corps.

Les métaphores culinaires permettent de suggérer les pires supplices, d’évoquer l’horreur. La cuisson d’une viande sur le gril. Ou, dans ce qui se révèle sans doute la scène la plus saisissante, la tendre chair d’une pomme grenade broyée à mains nues… Tout ça éloquemment appuyé par les effets sonores d’Evan Stepanian.

Quant au choix des objets lumineux pour représenter les divinités païennes, il fait sourire. Autrement, le spectacle semble toutefois rester un peu en deçà des grandes possibilités, d’ingéniosité et d’imagination, qu’offre le genre — je pense ici au classique Ubu sur la table, du Théâtre de la Pire Espèce.

Malgré son caractère « protoféministe » (les victimes résistent, moquent même le pouvoir représenté par deux mâles), le texte contient des aspects dérangeants aujourd’hui. Le martyr religieux est hélas toujours d’actualité. Mais les réactions extatiques des victimes à leurs sévices ainsi que les encouragements d’une mère (et Sapientia signifie sagesse) qui se glorifie de leur supplice paraissent parfois en offrir une apologie.

La forme choisie par la production permet heureusement de s’en distancier par une finale d’une ironie jouissive. Une scène qui accuse de brillante manière l’appétit sanguinaire de celle qui est aussi une extrémiste religieuse.

Sapientia

Texte de Hroswitha de Gandersheim. Adaptation de Joseph Shragge à partir d’une traduction littérale de Lynn Kozak. Direction et adaptation conceptuelle de Mia van Leeuwen. Une production de Scapegoat Carnivale. Au Théâtre MainLine, jusqu’au 26 août.