ZH Festival: l’amour au temps des applications

L’auteure et comédienne Véronique Pascal a trouvé un sujet profondément théâtral dans les transformations que vivent les rencontres amoureuses à l’âge numérique.
Photo: Catherine Legault Le Devoir L’auteure et comédienne Véronique Pascal a trouvé un sujet profondément théâtral dans les transformations que vivent les rencontres amoureuses à l’âge numérique.

Le ZH Festival boucle sa programmation avec un laboratoire explorant le processus de rencontre et de séduction à l’ère des médias sociaux. L’amour au 21e siècle (selon Wikihow) s’inspire d’échanges réels sur l’application Tinder. Pour sa conceptrice, Véronique Pascal, il y a là un phénomène de société fascinant. « On vit une transition, je pense, dans notre manière de communiquer et de penser les relations. »

Et elle y a trouvé un sujet théâtral. « Wikihow dit que l’amour peut se trouver en cinq étapes, en 2018 : se mettre en action, remplir sa fiche, amorcer la conversation, faire durer le flirt et le laconique “aller plus loin”. (rires) C’est comme les cinq actes d’un show. » Son désir d’incarner ce jeu de l’amour au théâtre l’a confrontée à plusieurs questions sur le dispositif scénique. « Comment jouer une conversation par textos ? Maintenant, on communique avec cette langue un peu bizarre, qui parfois [ne comporte] même pas de mots, mais des emoticons, des GIF [animés]. Et l’amour, ou le désir, se faufile à travers ça. »

Les recherches de Véronique Pascal furent aussi d’ordre philosophique. Et pour étayer sa réflexion, elle a découvert, fascinée, le concept de modernité liquide. C’est-à-dire « une société sans repères solides » comme décrite par le sociologue Zygmunt Bauman. « On parle de déstabilisation de mœurs. Au début, ce sont les structures sociales qui se sont comme liquéfiées. Et là, c’est entré dans l’intimité. » Le penseur en donnait pour exemple les amours jetables vues dans les émissions de téléréalité. « Et face à cette liquéfaction, certains vont se laisser porter par le courant ; d’autres au contraire se rigidifient, d’où le retour de certaines religions et structures très fortes. Beaucoup de gens de ma génération se retrouvent dans des familles et des [relations] hypersolides. »

La comédienne, auteure d’une pièce pour adolescents, La nuit // La vigie, présentée à la Maison-Théâtre l’hiver dernier, ne porte pas de jugement moral sur ces rencontres par application. « Je pense que l’amour est multiforme et que certaines relations peuvent commencer par un hook-up d’ordre sexuel. » Chose certaine, en faisant se rencontrer les individus en quête de dates, ces plateformes permettent de faire l’économie d’une couple d’étapes. Et autrefois, les rencontres pouvaient avoir lieu dans des lieux publics, rappelle-t-elle. « Là, les gens sont sur leur cellulaire. Alors, il faut entrer dans leur téléphone pour qu’ils te voient. Mais si tu es assis à côté d’eux, pas sûr… »

Au début, ce sont les structures sociales qui se sont comme liquéfiées. Et là, c’est entré dans l’intimité.

L’amour durable, lui, reste élusif. La créatrice en parle un peu comme d’une créature mythique, dont on persiste à croire en l’existence. « Peut-être que c’est comme Big Foot ou le monstre du Loch Ness : une chose que quelques personnes ont vue »…

« Hyperfestif », L’amour au 21e siècle est toutefois une comédie « intelligente » qui exploite les quiproquos engendrés par les applications. En plus de se baser sur des captures d’écran de conversations sur Tinder, la créatrice a soumis un questionnaire écrit à son « échantillonnage » de 17(!) interprètes, qui lui ont révélé leur vision de l’amour, du désir, de la sexualité. Et des anecdotes. « Je suis partie d’éléments qu’ils m’ont fournis pour écrire à chacun une scène où ils vont aller se vendre, d’une certaine façon. »

Mais le théâtre ne peut se contenter de défiler images et phrases clés comme Tinder le fait. « Il faut aller chercher les émotions du spectateur. J’essaie au fond d’adapter quelque chose qui peut avoir l’air froid et immatériel, de lui donner chair. »

Le spectacle enfilera numéros musicaux, monologues, conversations et scènes physiques. Afin de reproduire cette sensation « qu’on ne sait jamais sur quoi on va tomber » qu’elle-même a éprouvée en utilisant ces applications, Véronique Pascal maintient ses comédiens sur le qui-vive : ils ne sont pas avertis de l’ordre des scènes. « On va essayer de vivre un genre de Tinder en direct. » résume-t-elle. Les célibataires au sein du public seront identifiés par un bracelet. « Est-ce qu’il y aura un match ? Les acteurs sont venus se prêter au jeu de l’amour, alors ils pourraient interpeller directement un spectateur »…

Impudique

Dans ce show qu’elle qualifie de « très impudique » — « Oreilles chastes, s’abstenir » —, Véronique Pascal part d’assises véridiques pour l’entrelacer avec de la fiction, dans une sorte de « pseudo-documentaire ». « Pour moi, de toute façon, à partir du moment où on met une personne sur scène et qu’on l’éclaire, il y a théâtre, fiction. Et il y a un avatar qui se crée, comme dans Tinder, où on choisit nos photos, comment on se présente. »

Il y a en effet une fiction dans notre manière désormais de créer des personnages, de promouvoir notre propre image sur les réseaux sociaux. Ce qu’elle nomme le branding. « Si on se connaît bien soi-même, on sait qu’on en train de jouer à se brander. Mais il y a des gens qui en viennent à confondre leur personne et [cette marque]. Ils font alors d’eux-mêmes un récit. Mais est-ce que ça n’a pas toujours été le cas, en amour ? »

L’amour au 21e siècle (selon Wikihow)

Concept et mise en scène : Véronique Pascal. Texte : Tinder. Dramaturgie et recherche : Ariane Bourget. Assistance et chorégraphie : Marie-Ève Archambault. Présenté par : Les Compagnons Baroques, le 11 août, à la Maison de la culture Maisonneuve.