«Genderf*cker»: voyage dans la fluidité du genre

La performeuse Pascale Drevillon croit qu’on est arrivés à un point de notre histoire où la «destinée biologique» de l’espèce humaine est moins urgente.
Photo: Olivier Sylvestre Le Devoir La performeuse Pascale Drevillon croit qu’on est arrivés à un point de notre histoire où la «destinée biologique» de l’espèce humaine est moins urgente.

Pour Pascale Drevillon, le genre sexuel est une construction sociale, culturelle, beaucoup défini par le regard de l’autre. La comédienne trans, qui offre au ZH Festival une performance où elle déconstruit les archétypes genrés, croit qu’il faut être conscient qu’existent en nous tous des parties plus féminines ou masculines. Histoire d’éliminer un carcan qui peut se révéler étouffant. « Moi, j’ai toujours dans l’idée que lorsqu’on libère les minorités, ou qu’on se permet de s’interroger et d’aller en dehors de la norme, tout le monde y gagne. Tant mieux si certains ne se posent pas de questions [sur leur identité] ! Mais il y a des gens qui vivent ça comme une souffrance. Et il faut aussi s’adresser à eux. »

La performeuse croit qu’on est arrivés à un point de notre histoire où la « destinée biologique » de l’espèce humaine est moins urgente, ce qui ouvre la porte à des questions « qu’on n’a peut-être pas osé se poser avant, sur la fluidité ou la pluralité du genre ».

Elle-même s’était rendu compte, lors d’une séance photo il y a quatre ans, qu’en dépit de sa transition, elle n’avait pas liquidé entièrement l’homme en elle, qu’il « existait encore un lien non assumé avec la masculinité, qui était difficile à vivre ». « Je pense qu’il reste peut-être une idée d’autorité, de force tranquille qu’on pourrait associer à la masculinité. » Car les genres passent beaucoup par le langage, dit-elle, par les termes auxquels ils sont liés socialement et historiquement. « J’essaie de décloisonner tout ça. »

Quand je vois toutes les transformations que j’ai vécues dans ma vie, c’est clair que je suis un caméléon

Genderf*cker vise à exposer cette fabrication. « Je veux tenter d’expliciter nos automatismes pour créer une image, pour entrer dans une [vision] d’un genre ou l’autre. » La diplômée de l’École supérieure de théâtre de l’UQAM va transformer son apparence durant ce marathon de six heures — épuisant comme le parcours que traversent les personnes trans. À l’aide de costumes et de maquillage, elle va « traverser tout l’éventail des genres, un peu comme je l’ai fait dans ma vie », aller d’un extrême à l’autre, en passant par le corps neutre. On la verra bâtir, puis défaire ces images genrées : le garçon soumis à une pression « toxique, à l’idée qu’un homme doit être fort, viril et rejeter la féminité de sa personnalité ». Et la « femme historique, donc corsetée, maquillée, coiffée ». Tous deux ploient sous ces lourds attributs.

Deux éléments appuient Pascale Drevillon dans sa prestation — qui ne se veut pas autobiographique : une exposition de photos prises par des artistes LGBT et queer, ainsi que des archives audio et vidéo des 60 dernières années, illustrant les stéréotypes masculins et féminins. « Je parle à travers les oeuvres et les autres artistes dont les opinions me rejoignent. Car mon langage à moi, c’est mon corps. J’offre aux gens de voir cette transformation et comment elle m’affecte. Et l’idée de la performance, c’est beaucoup de s’éloigner de la fabrication pour être avec le public dans un même espace-temps. Juste ça génère une énergie qui fait que ça prend vie. C’est un grand mystère, la performance. C’est pourquoi elle m’intéresse tant. »

Un saut dans le vide

La performeuse demandera d’ailleurs aux spectateurs de déposer sac et cellulaire à l’entrée, afin de décrocher de leur réalité et de s’engager « sur leur honneur » à assister à au moins une heure de la représentation. Même si elle espère bien sûr que les gens, qui sont libres de partir et d’arriver quand ils veulent, vivront le trip en entier.

Pour la comédienne, l’expérience, mise en scène par le directeur de l’Espace Libre — et son conjoint — Geoffrey Gaquère, tient en tout cas du saut dans le vide : dans ce solo présenté sur 360 degrés, sa performance est offerte aux regards du public sur tous les côtés. « C’est vertigineux. »

En jouant dans Hamster, à La Licorne en mars, Pascale Drevillon croit être devenue « la première actrice trans au Québec à intégrer la saison régulière d’un théâtre institutionnel » — bien qu’elle serait ravie qu’on la détrompe. Elle dit n’avoir fait face à aucune résistance dans le milieu théâtral, outre des gens bien intentionnés qui lui ont conseillé de ne pas parler de son identité, de crainte que ça lui nuise. « Mais en tant que militante — même si je ne suis pas là pour brandir des pancartes dans ma carrière —, je ne m’empêcherai pas d’en parler. Et comme actrice, ce serait me barrer de mes émotions, m’éloigner de ma vérité. »

En 2018-2019, on verra la comédienne dans Guérilla de l’ordinaire, une création de Marie-Ève Milot et Marie-Claude Saint-Laurent au Théâtre d’Aujourd’hui, et dans Platonov, amour, haine et angles morts, dirigée par Angela Konrad au Prospero, où elle jouera une « femme émancipée » cisgenre. Dans le court métrage primé Pre-Drink, l’an dernier, Pascale Drevillon s’est plutôt fait remarquer dans un rôle de femme trans.

Elle souhaite poursuivre dans cette voie et pouvoir tout jouer, comme elle en est capable. « Quand je vois toutes les transformations que j’ai vécues dans ma vie, c’est clair que je suis un caméléon. »

Genderf*cker

Créatrice et performeuse : Pascale Drevillon. Mise en scène : Geoffrey Gaquère. Adjointe de production et comédienne : Andréanne Samson. Le 4 août, à la Maison de la culture Maisonneuve.