«Romeo & Juliet: Love is Love»: un Shakespeare transgressif

La directrice artistique Amanda Kellock regrette que certains se sentent exclus par une romance entre deux femmes dans la mise en scène de son «Romeo & Juliet: Love is Love».
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir La directrice artistique Amanda Kellock regrette que certains se sentent exclus par une romance entre deux femmes dans la mise en scène de son «Romeo & Juliet: Love is Love».

Le concept « Shakespeare in the Park » est né à New York en 1954, lors d’un festival consacré au Barde dans Central Park. Depuis, plusieurs villes en offrent leur version, surtout dans les pays anglophones. Le Théâtre Répercussion, lui, sillonne depuis 30 saisons les parcs, attirant environ 13 000 spectateurs. Peut-être plus cet été, vu l’ampleur de la tournée. L’itinéraire de l’organisme montréalais, qui a aussi visité l’Estrie, les Laurentides, la Montérégie et l’Ontario, sera bouclé le 8 août, au Parc olympique.

Une heure avant la présentation de leur Romeo & Juliet : Love is Love au parc Westmount, les comédiens de la troupe s’affairent à se maquiller et se costumer dans des conditions rustiques, dans une petite tente. Interviewée tout près de la scène provisoire, devant laquelle des spectateurs ont déjà installé leur chaise pliante, la directrice artistique Amanda Kellock précise que tous les textes du Grand Will ne se prêtent pas bien à ces représentations extérieures. Après l’ouverture du Blackfriars Indoor Theatre en 1608, « quelques-unes de ses pièces ont été écrites plus spécifiquement pour être jouées à l’intérieur. Elles sont plus complexes, avec moins d’action. »

Sinon, le répertoire attribué à l’auteur unique de la compagnie permet le renouvellement, tant il se prête à des interprétations « différentes chaque fois ». « Je pense qu’on n’a pas encore vu toutes les possibilités avec Shakespeare. Nous sommes en dialogue pas juste avec lui, mais avec toutes les productions de ses pièces qui ont déjà été montées. »

C’est ainsi qu’elle conçoit leur mission : « Plus que présenter les oeuvres de Shakespeare, nous dialoguons avec elles. » Un désir d’explorer des enjeux actuels à travers un miroir reconnaissable sans être parfaitement exact. « J’espère que ça nous invite à nous voir dans ses pièces, mais d’une façon moins [directe]. Et je pense que c’est ce que Shakespeare faisait : il parlait de son temps. Il utilisait des histoires issues du passé de l’Angleterre, ou d’ailleurs, pour aborder ce qui se passait à Londres à son époque. »

Purisme

Amanda Kellock déplore d’ailleurs le purisme qu’on affiche souvent face au grand dramaturge. « C’est tellement plate que Shakespeare soit devenu [un auteur] académique et sacré. En ce moment, plein de gens me disent que je joue avec la tradition en donnant les rôles de Roméo et Juliette à deux femmes. Et je leur réponds : “OK, vous préféreriez deux hommes ? Parce que c’est comme ça que ça aurait été dans le temps de Shakespeare.” » Une allusion à l’absence d’actrices sur scène à l’ère élisabéthaine. « L’un des acteurs portait une robe, mais on savait que c’étaient deux hommes qui s’embrassaient… Alors, il y a toujours eu un sentiment de transgression chez Shakespeare. C’est dommage qu’on l’ait mis sur un piédestal. »

Dans Romeo & Juliet : Love is Love, on voit une troupe d’acteurs qui pigent au sort leurs rôles. Outre Roméo, une couple de personnages de l’iconique pièce sont campés par un interprète de l’autre genre dans la production du Théâtre Répercussion. En 2016, la compagnie, dévouée à la parité, présentait un Jules César entièrement féminisé. La metteure en scène rappelle toutefois qu’elle a monté un Much Ado About Nothing « pas mal straight » l’an dernier. « Mais je dois dire que je suis toujours attentive à créer des occasions pour des femmes. Parce que si je montais les pièces comme elles sont écrites, j’engagerais dix hommes et deux femmes chaque été. » Ce qu’elle jugerait inacceptable.

Mais, estime-t-elle, si ce choix change « plein de petites choses », altère le sens de certains passages, « il ne modifie pas, au fond, l’histoire de Roméo et Juliette ». Les amours du jeune couple (joué par Shauna Thompson et Michelle Rambharose) sont toujours contrariées par une vieille querelle entre leur famille respective, pas par leur homosexualité — un crime à l’époque. Dans cette société, il est impensable d’affirmer haut et fort leur passion. « Ce qui les sépare, ce n’est pas qui elles sont : elles ne disent à personne qu’elles sont ensemble ! » Amanda Kellock rappelle que tout se passe très vite : le récit s’étale sur quatre jours.

Jusqu’ici, les réactions des spectateurs « semblent très positives ». « C’est sûr que j’ai reçu quelques courriels [de gens] disant qu’ils ne voulaient plus soutenir le Repercussion Theatre ou venir à notre spectacle. » La directrice regrette que certains se sentent exclus par une romance entre deux femmes. « Ça veut plutôt dire qu’on inclut d’autres expressions amoureuses. »

Et, ajoute-t-elle, « avec Shakespeare, vous n’avez qu’à attendre dix minutes, et il va y avoir une autre production de Roméo et Juliette, montée de façon très traditionnelle »...

Dialogue avec auteurs contemporains

Pour son 30e, le Repercussion Theatre a commandé à deux écrivains canadiens une nouvelle pièce liée à Shakespeare. Erin Shields explore la relation d’actrices contemporaines avec les textes shakespeariens. Jeff Ho s’inspire de son expérience d’immigrant, ayant appris l’anglais à travers les sonnets du poète. Des mises en lecture seront présentées en octobre.

Romeo & Juliet : Love is Love

Texte de William Shakespeare. Mise en scène d’Amanda Kellock. Une production du Repercussion Theatre. Jusqu’au 8 août.