«Edmond»: la victoire des rêveurs

À 29 ans, Alexis Michalik a lui aussi vécu son propre «conte de fées»: le succès inattendu de sa première pièce, «Le porteur d’histoire», jouée dans la Ville Lumière depuis 2012.
Photo: François Guillot Agence France-Presse À 29 ans, Alexis Michalik a lui aussi vécu son propre «conte de fées»: le succès inattendu de sa première pièce, «Le porteur d’histoire», jouée dans la Ville Lumière depuis 2012.

C’est ce qu’on appelle un triomphe, resté dans les annales du théâtre : la création, en 1897, de Cyrano de Bergerac. Inspiré par cette histoire, le Français Alexis Michalik a lui-même récolté un beau succès. Sa comédie Edmond, que s’apprête à mettre en scène Serge Denoncourt pour Juste pour rire, joue à Paris depuis sa création en septembre 2016 et a été couronnée de cinq prix Molière.

« C’est la première fois que je vais aller voir une de mes pièces montée par quelqu’un d’autre dans un autre pays », soulignait l’auteur, ravi, dans une entrevue téléphonique ponctuée en fond sonore par les clameurs saluant un autre triomphe hexagonal en devenir : un match des Bleus en Coupe du monde.

Pour expliquer ce qui l’a séduit dans l’aventure « incroyable » de la création de Cyrano, Alexis Michalik la replace dans son contexte historique. « Avant 1800, il y avait deux théâtres à Paris : la Comédie-Française et la Comédie des Italiens. Mais sous Napoléon, vont s’ouvrir [beaucoup] de salles. » Le XIXe siècle sera donc complètement le siècle du théâtre, alors que le vingtième appartiendra à cette nouvelle invention qu’est le cinéma. « Et à la fin du XIXe, il y a une sorte de chant du cygne du théâtre, d’ultime panache : Cyrano. C’est une énorme production et personne n’y croit parce que Rostand, qui n’a que 29 ans, est un peu ringard. »

Le poète écrit dans un style d’une autre époque, les alexandrins — à la même période, rappelons-le, où Strindberg et Ibsen marquent la dramaturgie moderne. « Et justement parce que Cyrano n’est pas une pièce d’avant-garde qui sera démodée un jour, que c’est brillant, elle devient un classique dès sa création. Et ce qui m’a passionné, c’est que tout ça arrive en une nuit. La nuit de la première, Rostand devient un poète national. » Un exploit possible seulement à l’époque où « le théâtre était le centre de la culture ».

Naissance d’un auteur

À 29 ans, Alexis Michalik a lui aussi vécu son propre « conte de fées » : le succès inattendu de sa première pièce, Le porteur d’histoire, jouée dans la Ville Lumière depuis 2012. Et c’est un certain Wajdi Mouawad qui l’a inspiré à écrire. Le comédien et metteur en scène avait d’abord monté des classiques revisités — tels La mégère à peu près apprivoisée ou R J, une adaptation de Roméo et Juliette —, parce qu’il ne croyait pas au théâtre contemporain. « Je me disais que tout avait déjà été écrit. J’étais persuadé que les pièces contemporaines étaient, pour caricaturer, soit du théâtre de canapé, des comédies un peu faciles, soit du théâtre public subventionné, beaucoup plus axé sur la recherche dans la mise en scène que sur une histoire. »

C’est en allant voir Forêts qu’il a réalisé la possibilité de raconter un récit épique, très narratif, « dans une forme extrêmement shakespearienne et pourtant contemporaine ». De mettre une richesse formelle au service d’une histoire « qui n’est pas incompréhensible ». « C’est un peu comme ça, par accident, que je me suis retrouvé à écrire et que je suis devenu auteur. » Un auteur pour qui le succès ne se dément pas depuis.

Histoire réinventée

Mélangeant réalité et fiction, Alexis Michalik use un peu dans sa pièce de la même liberté que Rostand avait lui-même prise envers son sujet — inventant son personnage à partir du véritable Savinien de Cyrano de Bergerac, un écrivain du XVIIe siècle. On y voit le protagoniste d’Edmond proposer à un théâtre, en désespoir de cause, une pièce qu’il n’a pas encore écrite. Une oeuvre dont le processus créatif va se révéler très improvisé selon le hasard, l’inspiration du moment et les exigences des interprètes ou des producteurs (des proxénètes)...

C’est la première fois que je vais aller voir une de mes pièces montée par quelqu’un d’autre dans un autre pays

« Mais plusieurs personnages sont réels, réplique l’auteur. Et il y a des choses dont je ne parle même pas dans la pièce, tellement c’était dingue. Rostand s’est fait décorer de la Légion d’honneur, entre deux actes de la générale, par un ministre qui était dans la salle… » Le texte témoigne surtout de la « magie du théâtre. » Pour Michalik, le chef-d’oeuvre inespéré du romantique Rostand, né après une série de fours, consacre « un peu la victoire des rêveurs, la victoire de la poésie ».

En écrivant Edmond, le dramaturge a cherché à y mettre « l’âme de Cyrano ». Son défi structurel consistait à placer la pièce de Rostand dans l’esprit de la sienne. Le récit reproduit ainsi dans sa trame plusieurs des éléments clés de l’oeuvre de 1897, comme son « triangle amoureux impossible ». On y reconnaît, réinventées, des scènes d’anthologie.

Grand hommage à Cyrano, dont elle reprend plusieurs passages, mais aussi « au théâtre en général », la pièce lance également un clin d’oeil à Feydeau. Elle s’inspire du rythme débridé de ses pièces et place même l’auteur de quiproquos dans une scène qui tient d’un véritable vaudeville.

C’est d’ailleurs ce personnage que Michalik incarnera dans l’adaptation cinématographique (prévue pour janvier en France), son premier long métrage. Avec le film Shakespeare in Love — qui brode autour de la création de Roméo et Juliette — comme influence avouée, Edmond était d’abord un scénario destiné au grand écran.

« C’est fou : faire ce film est mon rêve depuis dix ou quinze ans. Et la pièce a été un tel triomphe que ça a ouvert énormément de choses auxquelles je ne m’attendais pas, dont le financement de ce film. La pièce était quand même un gros investissement, sans tête d’affiche… On y allait un peu en croisant les doigts. Et finalement, ça a été un raz-de-marée. Il y a un peu de la magie de Cyrano — ce succès auquel Rostand ne croyait pas — dans Edmond. »

Edmond

Texte d’Alexis Michalik. Mise en scène de Serge Denoncourt. Une production Juste pour rire. Avec François-Xavier Dufour, Normand Lévesque, Mathieu Quesnel, Catherine Proulx-Lemay, Émilie Bibeau, Kim Despatis, Marie-Pier Labrecque, Jean-Moïse Martin, Widemir Normil, Daniel Parent, Mathieu Richard, Philippe Thibault-Denis. Présenté au Théâtre du Nouveau Monde, dès le 26 juillet.