La politique chez les Reptiliens

Dans «Just in», l’acteur campe un improbable premier ministre, à l’opposé de l’image souvent proprette des politiciens.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Dans «Just in», l’acteur campe un improbable premier ministre, à l’opposé de l’image souvent proprette des politiciens.

Pour sa troisième pièce, l’auteur et comédien Lucien Ratio s’aventure dans un genre hybride peu courant au théâtre : un conte polico-fantastique inspiré de personnalités réelles. « Le récit part d’anecdotes connues, mais bascule ensuite dans une espèce de délire fantastique qui rassemble toutes les figures politiques emblématiques des dernières années pour créer un lien entre elles », explique-t-il.

Testé en décembre au Jamais Lu de Québec, ville où le créateur est basé, modifié au fil de l’actualité, Just in (prononcez à voix haute…) s’apprête à connaître son baptême au Zoofest.

Le solo, qui ouvrira la saison de Premier Acte en septembre, émane d’un constat. Grand amateur de politique, Lucien Ratio s’est dit renversé de voir, lors des dernières campagnes électorales, et notamment la fédérale, à quel point elles semblent désormais « extrêmement mises en scène, et même plus de manière subtile. On met en avant une image, une [marque], parfois plus que le contenu. Ce qui m’a le plus allumé, c’est de voir Justin Trudeau saluant une foule imaginaire chaque fois qu’il montait en avion… On est rendus loin : on stage même des beu-bye invisibles ! »

Dans Just in, l’acteur campe un improbable premier ministre, à l’opposé de l’image souvent proprette des politiciens. Un protagoniste décrit comme un amalgame de Justin Trudeau, Maxime Bernier, Rob Ford et « un peu » Donald Trump. (Brrrr !) Une bête de populisme, quoi.

En plus de jouer d’autres personnages, Lucien Ratio s’occupe aussi de la régie sur scène, contrôlant la musique — une composition de Millimetrik. À 35 ans, l’interprète se sent prêt pour un premier solo, lui qui a goûté un peu de ce contact privilégié avec le public grâce à certaines scènes de Trainspotting — un rôle pour lequel il a reçu le Prix de la critique en 2013.

Pouvoir citoyen

Le récit se déroule dans deux temporalités. Au présent, Just in suit la première journée du nouveau dirigeant. « Il s’est réveillé complètement nu dans un hôtel, en ne se rappelant rien de ce qui s’est passé la veille, sauf son élection. Et à travers sa quête pour retrouver la mémoire, on retrace son parcours politique, qui débute quatre ans plus tôt, par son combat de boxe contre un sénateur. »

Pourchassé par un monstre, l’élu va avoir une révélation sur ses origines « un peu particulières »…

Le dramaturge a puisé du côté des… reptiliens. Ces créatures, présentes dans les mythes, alimentent aussi d’abracadabrantes théories complotistes à travers le monde. Certains les considèrent comme des extraterrestres, des descendants de dinosaures réfugiés au centre de la Terre ou les lient aux dieux égyptiens Hannunakis.

[Durant les campagnes électorales], on met en avant une image, une [marque], parfois plus que le contenu. Ce qui m’a le plus allumé, c’est de voir Justin Trudeau saluant une foule imaginaire chaque fois qu’il montait en avion… On est rendus loin : on stage même des beu-bye invisibles !

 

« Il y a toujours eu des théories du complot. Mais peut-être qu’elles ressortent particulièrement maintenant parce qu’on est un peu désabusés, au niveau politique. Il y a un désintérêt. J’ai l’impression qu’on ne se reconnaît pas dans les personnes qu’on met au pouvoir. C’est comme si on a oublié que notre vote peut faire changer les choses. » Et ce sentiment d’impuissance conduirait peut-être à ces croyances en une grosse machine qui tire les ficelles dans l’ombre…

Lucien Ratio rappelle notre responsabilité en tant qu’électeurs. Et notre pouvoir de citoyens. « Depuis le Printemps érable, c’est hallucinant : j’entends beaucoup dire que les manifestations, ça ne sert à rien, ça ne peut pas faire changer les choses. On a peur des manifestants. » Il donne pour exemple le récent G7. « À Québec, il y avait de la police partout et pratiquement pas de [protestataires], en comparaison. » Une démonstration de force pour faire « peur au peuple ».

Or, insiste-t-il, le mouvement étudiant a eu un impact : « des ministres sont tombés ; c’est énorme. Et on l’a encore, ce [pouvoir]-là. »

Contradiction inspirante

Un spectateur peu intéressé par la chose publique pourra quand même savourer cette pièce infusée de beaucoup d’humour, assure son auteur, qui depuis cinq ans coécrit et met en scène le Beu-bye, une revue de l’année, à la Bordée.

Reste que jusqu’ici, tous les textes de Lucien Ratio ont traité de sujets politiques ou d’actualité. « C’est ce qui m’inspire. Je viens d’une famille où on en a toujours parlé à table. » Surtout, il a tendance à écrire sur des gens qui ne partagent pas nécessairement sa vision du monde. « C’est comme [une façon] de me rapprocher d’eux. »

Sa première œuvre, La fanfare, s’intéressait ainsi à un sniper souffrant de syndrome post-traumatique. Et en 2013, L’gros show se penchait sur les controversées radios « poubelles ».

« J’écoute encore assez régulièrement Radio-X, lance le créateur. Ce que je trouve hallucinant, c’est que sur le plan [des goûts] musicaux, hé qu’on est pareils ! Quand un animateur parle de musique, je le suis. Mais dès qu’il commence à parler d’actualité, il y a une déconnexion. Être touché par la même pièce musicale, c’est partager une émotion, c’est quand même fort ! Comment après peut-on avoir des idées complètement différentes sur un sujet aussi important, mettons, que le bien-être social, qui touche vraiment la vie des gens ? [Ce paradoxe] me fascine. »

Just in

Texte de Lucien Ratio, mise en scène de Jocelyn Pelletier, du 18 au 20 et du 25 au 27 juillet, au Cabaret du 4e, au Monument-National.