«Oleanna»: une question posée au mouvement #MoiAussi

Pour camper l’étudiante, Raymond Cloutier a choisi une diplômée de 2016 du Conservatoire d’art dramatique, à laquelle il avait lui-même enseigné. Sous l’apparence très fragile de Gwendoline Côté, il avait alors découvert une étonnante force.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Pour camper l’étudiante, Raymond Cloutier a choisi une diplômée de 2016 du Conservatoire d’art dramatique, à laquelle il avait lui-même enseigné. Sous l’apparence très fragile de Gwendoline Côté, il avait alors découvert une étonnante force.

Oleanna en plein juillet ? La pièce polémique de David Mamet n’est guère le type d’oeuvre que favorise le théâtre estival. Un concept que n’a jamais aimé Raymond Cloutier. « Je me suis toujours demandé pourquoi on devenait stupide l’été ! Je ne comprends pas qu’au Québec, on ait pris uniquement cette tangente-là. »

Le comédien espère lancer une tradition à Sutton, où il vit, en montant Oleanna. Pour l’heure, le spectacle est une véritable création maison : il produit lui-même, met en scène et signe la scénographie de ce show dont son fils (Émile Proulx-Cloutier) a conçu la musique. « C’est un gros risque, mais je pense que le sujet devrait susciter une sorte d’engouement. Et une discussion. »

Ce n’est certes pas anodin de présenter actuellement ce récit d’une rencontre, qui dérape jusqu’à une dénonciation d’agression, entre un prof d’université et sa jeune étudiante. Lorsque je lui demande si la pièce est sa réponse au mouvement #MoiAussi, il rétorque : « Pas une réponse, mais une question. »

Pour l’anecdote, Cloutier a eu la chance d’assister à la générale de la production new-yorkaise, en 1992. Et il était sorti troublé de cette création originelle où Mamet, « un peu pas mal misogyne mais un génie », donnait visiblement tort au personnage féminin. Mais en le relisant, il a découvert un texte plus complexe où, « dans le premier acte, on peut proposer que le prof avait toutes sortes d’intentions derrière la tête. C’est ainsi que je vais le monter et le jouer. C’est très ambigu ». Et dans le contexte actuel, il pense que les spectateurs et spectatrices « ne seront pas d’accord » dans leur interprétation de la situation. Car ce huis clos tendu illustre un « problème de perception » entre deux personnages incapables de se comprendre.

Plus âgé que le rôle, le comédien de 74 ans a dû modifier certainsdétails du récit. Ainsi, ce qui est mis en péril pour le prof dans l’affrontement n’est plus sa permanence, mais un poste de doyen. Ce fossé accru avec l’étudiante vingtenaire rend la « transgression bien plus grande », juge-t-il. Et l’aide à rééquilibrer les torts : « Ce que je veux, c’est qu’à la fin du premier acte, il y ait deux jeux de cartes égaux sur la table. »

Il souhaite aussi que sa proposition « crée de l’insécurité », qu’à l’entracte, les spectateurs s’interrogent sur la nature de la scène qu’ils ont vue, puis qu’ils décident durant la seconde partie. « Que le public devienne pratiquement jury dans un procès. »

Prof et élève

Pour camper l’étudiante, Raymond Cloutier a choisi une diplômée de 2016 du Conservatoire d’art dramatique, à laquelle il avait lui-même enseigné. Sous l’apparence très fragile de Gwendoline Côté, il avait alors découvert une étonnante force. Un atout dans cette pièce où le pouvoir va changer de camp, où l’étudiante modifie son attitude, et son langage, à partir du deuxième acte.

Ce personnage désespéré d’apprendre, qui exprime un grand désir de se faire comprendre, l’actrice la décrit comme « quelqu’un qui a été profondément blessé, qui se sent comme un mouton noir. C’est très important pour elle de réussir l’université pour avancer dans la vie. Mais elle est confrontée à un échec éventuel. Et le prof lui fait une proposition un peu douteuse… »

« C’est complexe parce que John enseigne que la plupart des jeunes ne devraient pas aller à l’université, ajoute Raymond Cloutier. Donc il détruit un peu le mythe de l’instruction universelle. Et elle intègre l’idée qu’elle n’a pas d’affaire là, créant chez elle une colère, une révolte. Lui devient paternaliste. Il veut la calmer. Il lui dit des choses assez intimes. »

John transgresse les règles en désirant s’affranchir du cadre des relations prof-étudiante. Un rapport dont celui qui a dirigé le Conservatoire pendant douze ans connaît les défis. « Jusqu’où peut-on aller ? C’est très délicat. Surtout en théâtre, où ça devient des relations émotives. C’est une école d’émotions, en fait. »

Elle dit, il dit

Que souhaitent-ils que la pièce apporte au contexte actuel ? Qu’on continue à entretenir le questionnement, espère Gwendoline Côté. Le mouvement #MoiAussi, croit-elle, donne la force aux femmes de délimiter ce qu’elles acceptent ou pas, dans leur vie et leur travail. « Il faut en parler parce qu’il y a des hommes qui ne savaient même pas que tel truc pouvait nous rendre mal à l’aise. Les filles [ne disaient rien]. Mais là, j’ai l’impression qu’on n’accepte plus d’être dociles parce qu’on voit qu’on peut avancer. On ne sera pas rayées de la liste parce qu’on a dit qu’une personne avait un comportement inadéquat. »

« Moi j’ai quand même un problème avec les faits divers qui conduisent à des sanctions capitales, lance Raymond Cloutier. Je comprends que le gars qui envoie une image porno à sa secrétaire, c’est épais. Mais est-ce que ça vaut une condamnation publique en première page ? Et sa vie est finie ? C’est un peu ça aussi, Oleanna. » Il rappelle que le titre est une référence à un lieu utopique, où tout est parfait, propre. Et que Mamet y dénonce ce désir de pureté absolue. Lui-même y voit un danger. « Qui définit la pureté ? Notre éducation judéo-chrétienne ? »

L’acteur aimerait qu’on fasse mieux la part entre les cas criminels et les situations plus ambiguës, qu’on les analyse avec nuances. « J’ai entendu souvent l’argument : “Oui mais il faut faire le ménage, le balancier est allé trop de l’autre côté”… Je ne suis pas bien dans ce discours où on sacrifie des innocents pour la cause. Il y a eu des moments comme ça dans l’Histoire de l’humanité, et ce n’est pas beau. Il y a là un côté sensationnaliste, où le public se délecte qu’autrui ait été pris la main dans le sac. On se sent mieux, pur, parce qu’on n’est pas [en cause]. »

Avec cette production, qui provient de sa vision du théâtre comme un art en phase avec les événements de la Cité, Cloutier souhaite susciter la discussion. « Parce qu’en fait, on n’en parle pas publiquement. Toutes ces conversations ont lieu en privé. Je n’ai pas vu de grands débats sur si on dénonce trop fort, si les sanctions sont trop grandes ? Le mouvement des femmes contre Rozon, c’est formidable. Mais à cause de ça, on se déculpabilise de tout le reste. Il y a des choses dont on doit jaser. Et Oleanna propose une situation fictive devant laquelle il faut se faire une idée. »

Oleanna

Texte de David Mamet, traduction de Pierre Legris, production, mise en scène et scénographie de Raymond Cloutier, à la salle Alec et Gérard Pelletier, à Sutton, du 6 juillet au 4 août