Éric Noël du côté de chez Saint-Ex

L’auteur de «La mère, le père, le petit et le grand», qui écrit toujours des pièces dramatiques pour adultes, croit qu’on peut traiter de sujets sérieux dans le théâtre pour enfants. Les œuvres qui déposent des traces durables dans l’esprit des jeunes ne sont pas toujours celles qui leur sont destinées.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L’auteur de «La mère, le père, le petit et le grand», qui écrit toujours des pièces dramatiques pour adultes, croit qu’on peut traiter de sujets sérieux dans le théâtre pour enfants. Les œuvres qui déposent des traces durables dans l’esprit des jeunes ne sont pas toujours celles qui leur sont destinées.

Sa première pièce avait beau s’intituler Faire des enfants, l’univers noir et sulfureux de ce texte lauréat du prix Gratien-Gélinas 2009 ne laissait vraiment pas présager qu’Éric Noël en viendrait à écrire aussi pour le jeune public. Il s’amuse de cette surprise. « Je suis rentré à l’École nationale de théâtre à 22 ans, et je croyais un peu ce cliché selon lequel il faut être sombre et tourmenté pour écrire. L’école m’a fait réaliser que finalement, ce n’était pas nécessaire ! »

L’auteur de La mère, le père, le petit et le grand, qui écrit des pièces dramatiques pour adultes, croit qu’on peut traiter de sujets sérieux dans le théâtre pour enfants. Et que de toute façon, les œuvres qui déposent des traces durables dans l’esprit des jeunes ne sont pas toujours celles qui leur sont destinées. « Même s’ils ne comprennent pas tout dans ces textes, ceux-ci laissent des marques parfois plus profondes que certaines œuvres pour enfants, qui ont été tellement conçues pour eux qu’elles deviennent très lisses. »

Le Petit Prince avait marqué l’imaginaire d’Éric Noël, enfant. Il en conservait des images « très fortes, même un peu troublantes ». « C’est l’un des livres les plus lus au monde, mais j’ai l’impression qu’on en garde un souvenir très édulcoré. La profondeur de l’œuvre a été un peu perdue. Et je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas d’adaptation théâtrale de qualité, où on peut vraiment dire qu’un travail dramaturgique a été fait. »

Tombé dans le domaine public, le classique de Saint-Exupéry a fait l’objet, ces dernières années, de nombreuses éditions « de versions simplifiées, illustrées, de trucs bonbons. Il y a même eu dans certains pays des publications en odorama… Alors je me demande quel contact [les enfants] ont avec l’œuvre originale ».

D’où son désir de revenir à la fable, d’offrir une transposition qui garde l’entièreté du récit, « pas juste quelques grandes idées ». Avec Astéroïde B 612 — qui sera publié chez Leméac cet été —, il propose une adaptation « fidèle, mais un peu actualisée ». Ses tentatives initiales de modifications se sont heurtées à l’œuvre. « Si on change le ton ou la langue, ce n’est plus Le Petit Prince. Ça a été un travail d’humilité de se mettre au service de ce que l’auteur voulait dire. Et c’est pourquoi je me suis replongé dans d’autres œuvres de Saint-Exupéry, afin de voir ses préoccupations et de les transmettre. »

Rencontrer l’autre

En relisant le conte philosophique, Éric Noël y a notamment redécouvert la présence de la mort. « Le roman raconte deux grandes histoires d’amitié. Mais Saint-Exupéry parle aussi de ce que c’est de devoir se séparer d’un être aimé. On y essaie d’apprivoiser l’autre, mais aussi les moments plus douloureux. » La fin est sombre, rappelle-t-il (le Petit Prince se fait piquer par un serpent), mais à travers une métaphore qui permet de choisir son interprétation. « J’aime beaucoup ces deux niveaux, qui peuvent à la fois parler aux parents et aux enfants. »

L’adaptateur a décidé de mêler un peu à la trame l’histoire réelle de Saint-Exupéry, situant la panne de l’aviateur, son alter ego romanesque, au moment de la disparition de l’auteur de Vol de nuit dans la Méditerranée. « C’est une façon pour moi d’approfondir un peu ce personnage qui était surtout dans l’écoute, et de le rendre plus théâtral, actif. »

Éric Noël se dit très touché par la relation qui se développe entre cet homme qui « est aussi en panne dans sa vie, qui s’est toujours senti seul », et un enfant lui-même étrange, différent des autres, et qui a persévéré dans sa difficile quête de contact. « C’est dans leur différence que ces deux êtres se rencontrent. »

Cette notion centrale d’ouverture à l’autre devient d’autant plus intéressante dans le contexte mondial d’aujourd’hui, note-t-il. « Je n’aime pas faire de liens avec l’actualité, et ce n’est pas du tout présent dans la pièce, mais on vit quand même un resserrement des frontières, un repli sur soi. Et là, dans cette histoire très belle, on dit aux enfants que ce n’est pas nécessairement facile de rencontrer vraiment l’autre, de l’accepter comme il est. »

Pas simple, le lien entre le Petit Prince et sa capricieuse fleur. Une figure que le dramaturge a un peu transformée, parce qu’elle apparaissait a priori bien peu aimable. « Mine de rien, c’est le seul personnage dans le roman qu’on associe au féminin, et il est décrit comme fragile et insupportable. Il y a un problème. J’ai donc voulu la rendre un peu plus bad ass. » (rires)

Éric Noël, qui va aussi animer dans les bibliothèques des ateliers gratuits pour les enfants de 6 à 12 ans, souligne la « belle occasion » que représente pour un auteur une création par la troupe ambulante de La Roulotte : 49 représentations jouées devant un public nombreux et qui ne fréquente pas nécessairement les théâtres. « C’est une question qui est dans la tête de tous les créateurs : pour qui j’écris ? C’est dommage, mais parfois, on se dit qu’on écrit surtout pour un certain milieu. La Roulotte, c’est une occasion d’aller rejoindre tout ce que Montréal compte de diversité. »

Astéroïde B 612

Adaptation du Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry par Éric Noël, mise en scène de Jean-Simon Traversy, avec Hélène Durocher, Simone Latour Bellavance, Étienne Lou, Philippe Robidoux et Elisabeth Smith, un spectacle du Théâtre La Roulotte, du 26 juin au 17 août.