Hommage à la solidarité

Lui-même ayant grandi dans les Basses-Laurentides, le dramaturge voulait offrir une sorte de pièce-miroir aux spectateurs, rendre hommage à la capacité de s’entraider de gens «ordinaires».
Photo: Valerian Mazataud Le Devoir Lui-même ayant grandi dans les Basses-Laurentides, le dramaturge voulait offrir une sorte de pièce-miroir aux spectateurs, rendre hommage à la capacité de s’entraider de gens «ordinaires».

En 20 ans, le Petit Théâtre du Nord (PTN) a fait appel à un bassin diversifié d’auteurs, mais on peut dire que François Archambault fait un peu partie de la famille. Après C’est devenu gros (coécrit avec Marie-Hélène Thibault), la création collective Les envahisseurs et Enfantillages, le dramaturge signe une quatrième pièce pour cette compagnie dont il a vu les fondateurs porter à bout de bras leur mandat « audacieux » de créations en été. Si bien que pour ce spectacle anniversaire, il a eu envie d’écrire sur ce qui « définissait le mieux » le PTN : la persévérance, la solidarité, l’amitié.

Lui-même ayant grandi dans les Basses-Laurentides, une région où il a de la parenté, il voulait aussi offrir une sorte de pièce-miroir aux spectateurs, rendre hommage à la capacité de s’entraider de gens « ordinaires ». « Au théâtre, on présente toujours les gens de la banlieue comme des êtres ridicules, superficiels. J’avais envie de faire leur portrait avec compassion. »

Truffée de références à des événements de l’époque, Quelque chose comme une grande famille est une chronique familiale campée en 1982. Citant parmi ses modèles Les Plouffe et le film de Woody Allen Hannah and Her Sisters, l’auteur y suit trois sœurs (Louise Cardinal, Mélanie St-Laurent et Marie-Hélène Thibault) qui tentent de s’ajuster aux chamboulements de leur vie. Un mari (Sébastien Gauthier) est victime des mises à pied à l’usine GM de Boisbriand, alors « le moteur économique de la région ». Un autre, prof de cégep indépendantiste (Luc Bourgeois), encaisse mal les compressions salariales décrétées par legouvernement du Parti québécois.

François Archambault avait entendu parler par son père, un directeur d’école qui avait milité pour le Oui, de cette période difficile, où une crise économique s’ajoutait à une déprime post-référendaire. Il se souvient des tensions générées par le conflit avec les employés du secteur public, eux qui constituaient pourtant « la base » du PQ. « Quelques baby-boomers m’ont dit que pour eux, ça a été une blessure profonde, un sentiment de trahison. Je trouvais que tout ça était un terreau assez riche, même si ce n’est pas tellement de la matière à comédie. Mais c’est possible d’aborder ça avec une certaine légèreté. »

J’aurais de la difficulté à écrire une comédie rassembleuse sur la situation politique actuelle. Avec le recul, je pense qu’on a la distance ironique nécessaire pour apprécier sans se sentir attaqué. Je n’ai pas de problème à rendre les spectateurs inconfortables au théâtre.

L’élément fantaisiste de la pièce provient d’un tableau de René Lévesque, avec lequel certains personnages vont dialoguer. Une idole qui va chuter de son piédestal et devenir le symbole d’une désillusion. Le dramaturge avoue que l’ancien premier ministre est pour lui une figure « sacrée, presque intouchable. Or, je me suis risqué à l’utiliser, et à travers un portrait pas très reluisant, puisqu’il traversait une période difficile. Je pense qu’il était atteint humainement, diminué par les échecs qu’il venait de subir ». Le référendum perdu et la fameuse « Nuit des longs couteaux ».

Le référendum de 1980 reste un événement marquant pour François Archambault, un « moment très émotif » où il a vu pour la première fois son père pleurer. « Et comme j’avais 12 ans, c’est un souvenir un peu flou et probablement idéalisé. » Une vision distanciée qu’il voulait imprimer à sa pièce : le récit est raconté du point de vue d’un personnage qui était enfant en 1982, et qui « fantasme » un peu ce qui s’est passé.

Le tournant

L’auteur de Si la tendance se maintient — cette œuvre sur le référendum de 1995 — voulait traiter de politique, un sujet polémique que n’aborde généralement pas le théâtre estival. Il est plus facile d’en rire lorsqu’on se tourne vers le passé, note Archambault, que le présent tendrait plutôt à décourager : tant au niveau provincial, fédéral ou international, il ne voit pas « où on s’en va collectivement ».

« J’aurais de la difficulté à écrire une comédie rassembleuse sur la situation politique actuelle, admet-il en riant. Avec le recul, je pense qu’on a la distance ironique nécessaire pour apprécier sans se sentir attaqué. Je n’ai pas de problème à rendre les spectateurs inconfortables au théâtre. » Mais dans le contexte d’un show anniversaire, il désirait plutôt écrire une pièce « qui fait du bien, même si on y parle de choses éprouvantes ». « J’avais envie que ce soit riche en émotions aussi, pas juste drôle. »

Reste que le passé peut « servir de miroir et de réflexion » sur le monde d’aujourd’hui, en montrant d’où l’on vient. Le début des années 1980 marque l’étape-charnière d’un virage généralisé, où l’individualisme prend le pas sur les rêves collectifs des décennies précédentes. « C’est très symbolique pour moi. Là où on est maintenant, avec le besoin de consommation et l’espèce de fuite en avant, part de ce moment. »

Grâce à ses recherches, le dramaturge s’est aussi intéressé dans son texte à la situation des femmes, à la sexualité. « Dans les années 1980, c’est comme si la libération sexuelle, le droit au divorce [tous ces changements] qui avaient été amenés par des marginaux, des artistes, se démocratisaient et entraient dans les mœurs plus générales. Mais ça créait quand même des frictions. »

François Archambault n’en a pas fini avec la chose politique. Cet été, il prévoit de s’attaquer à une pièce de politique-fiction destinée à la grande scène de Jean-Duceppe. Approché par ses deux directeurs, qui lui ont offert une résidence, il leur a proposé l’amorce de ce projet qui leur a beaucoup plu, mais que lui-même trouve « vertigineux » pour l’instant.

Chose certaine, qu’il conçoive son texte spécifiquement à la mesure du PTN ou de La Licorne, le dramaturge aime créer pour un contexte, un public déterminés. « Cela m’aide à préciser les contours et le ton de l’œuvre. J’ai de la misère à écrire dans le vide. On dirait que pour moi, l’acte d’écriture est vraiment un geste de rencontre. »

Quelque chose comme une grande famille

Texte de François Archambault, mise en scène de Luc Bourgeois et Sébastien Gauthier, un spectacle du Petit Théâtre du Nord, du 21 juin au 24 août, à Blainville