L’angoisse de l’infiniment grand au Fringe

Marie Ayotte et Andrée-Anne Giguère, respectivement auteure et interprète de «Planétarium», qui sera jouée dans le cadre du Fringe
Photo: Valerian Mazataud Le Devoir Marie Ayotte et Andrée-Anne Giguère, respectivement auteure et interprète de «Planétarium», qui sera jouée dans le cadre du Fringe

De l’auteure à la régisseuse, en passant par les conceptrices techniques : que des femmes. La petite production du Théâtre Globe Bulle Rouge (Histoires d’homme, Trois histoires de mer, vues au Prospero intime) et du Théâtre Dé-chaînés s’est donné ce rare mandat d’une équipe entièrement féminine, un geste délibéré en opposition à la sous-représentation que l’on sait. D’autant que sa création s’appuie sur la science, un autre domaine dominé par les hommes.

Si le propos n’est pas genré et que la pièce s’adresse à tous, cette composition a une résonance intéressante puisque Planétarium traite d’anxiété, explique l’auteure et metteure en scène Marie Ayotte. Qu’est-ce que c’est, d’être assaillie constamment par des doutes et des idées autodépréciatrices « dans une société où, déjà, il faut se composer une façade, montrer qu’on ne va pas se faire piler sur les pieds, surtout dans des domaines plus masculins ? On ne veut pas paraître faible. Mais la dichotomie est dure à porter ». La dramaturgie au féminin est parfois vue comme axée sur nos « petits sentiments », déplore-t-elle. « Pour prouver qu’on peut faire du théâtre qui challenge, on doit être encore plus forte et foncer. »

La créatrice, qui a fait ses classes notamment au Théâtre Tout Court, livre ici sa première longue pièce.Planétarium explore une réalité qu’elle-même vit, ayant subi une grave crise anxieuse il y a un an : « Je me suis ramassée à l’hôpital, certaine que j’étais en train de mourir. » La démarche artistique de Marie Ayotte repose sur un désir de vérité totale, « sans enjoliver ». « Bien sûr, toute vérité dans une oeuvre artistique est un mensonge, dans la mesure où on met certaines choses en lumière — on fait des choix. Mais tout ce qui est dit [vient] de sentiments, d’événements que j’ai vécus, afin d’être le plus authentique possible. »

Son objectif est de créer une expérience immersive grâce à laquelle les spectateurs souffrant de ce problème répandu pourront se sentir moins seuls. Et d’essayer de faire ressentir aux autres ce que signifie vivre avec l’anxiété. Un mal « difficile à imaginer » et encore en butte au jugement.

Et le festival Fringe s’avère un « excellent » banc d’essai, lorsque l’on commence sa carrière. Le Théâtre Globe Bulle Rouge y présente d’ailleurs un troisième spectacle consécutif, après Rashômon et Trouver l’eau si belle de Simon Boulerice.

En direct de l’univers

C’est dans un planétarium que Marie Ayotte a subi sa première crise d’anxiété existentielle, à huit ans. « J’ai réalisé tout d’un coup que j’étais si peu dans tout ça. L’univers était tellement immense que peu importe ce que j’allais faire, de grandiose ou pas, je n’allais rien changer. Cela m’a marquée pendant très longtemps. » Dans sa pièce, une expérience anxieuse se croise avec le récit d’une visite dans l’un de ces lieux impressionnants, avec ses guides énonçant de véritables données scientifiques.

Selon Andrée-Anne Giguère, l’une des trois interprètes, ce spectacle sensoriel va affecter différemment chaque spectateur : « On n’en ressort pas nécessairement avec un sens précis d’une histoire qui nous a été racontée, mais avec des sensations qu’on a vécues. »

Outre de nombreux stimuli sonores et visuels, ce show immersif propose aussi un jeu avec le public. « On ne le met pas dans une position inconfortable, mais on va l’interpeller de diverses façons afin de vraiment créer une expérience unique à chacun, note l’auteure. Personnellement, ce que je n’aime pas au théâtre, c’est d’avoir l’impression que ma présence en tant que spectatrice ne change absolument rien. Qu’on pourrait montrer une vidéo de la scène, ce serait exactement pareil. C’est pourquoi je suis allée chercher des artistes en performance. »

Les interprètes de Planétarium n’y incarnent pas vraiment des personnages. « C’est nous sur scène, dans notre vulnérabilité, indique la comédienne. J’ai déjà fait des crises de panique, donc je me reconnais dans le texte. Et toutes les trois, on manipule une caméra en direct pour créer des univers. Ce qui nous ramène aussi au moment présent, sur la scène. »

Afin de traduire la sensation de noyade qu’éprouve Marie Ayotte lors d’une crise d’anxiété, les images du spectacle puisent dans la similarité entre les fonds marins et l’espace, « deux immensités encore très peu explorées ». Responsable des projections, Andrée-Anne Giguère a eu l’idée de la manipulation d’éléments dans des bacs d’eau pour former ces visions. « C’est intéressant d’en voir la création en direct : si le spectateur regarde juste l’écran, il voit une galaxie. Mais s’il observe les actrices, il constate plutôt qu’elles ont étendu des brillants dans de l’eau… »

On peut donc choisir soit la magie, soit la réalité. L’auteure désire explorer la faculté de l’art scénique de laisser chacun « faire son propre montage. Un spectateur veut juste se laisser envelopper par les images et la musique ? Il peut le faire. Il peut vraiment créer sa propre expérience. C’est toute la beauté, pour moi, du théâtre ».

Trois spectacles dans l’air du temps

Guédailles. Cette production du féministe Théâtre des Laides semble tomber pile, à l’heure du mouvement #MeToo. S’inspirant de témoignages réels, la création de Catherine Morrissette traite de solidarité féminine face à divers abus. Du 9 au 17 juin, à la salle Jean-Claude Germain.

La débarque. Le comédien et auteur Thierry Leblanc, lui, tente une « déconstruction de la masculinité toxique » sous la forme d’un interrogatoire policier. Du 9 au 17 juin, au studio Jean-Valcourt du Conservatoire.

Projet Trolls. Apocalypse 2.0 : Wina Forget a puisé dans de réels commentaires vicieux sur Internet pour nourrir sa satire politique, où les trolls prennent le visage de zombies… Au MAI, jusqu’au 17 juin.

Planétarium

Texte et mise en scène de Marie Ayotte, une production de Théâtre Globe Bulle Rouge, en collaboration avec Théâtre Dé-chaînés, à la salle Jean-Claude Germain, du 11 au 17 juin