«Autour du Lactume»: Markita Boies et l’auteur de légende(s)

Markita Boies loue la transcendance, l’audace, les permissions que s’était données Réjean Ducharme pour façonner son univers unique.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Markita Boies loue la transcendance, l’audace, les permissions que s’était données Réjean Ducharme pour façonner son univers unique.

Vingt-quatre années ont passé depuis qu’elle a joué La fille de Christophe Colomb. Markita Boies retrouve avec bonheur Réjean Ducharme à travers une oeuvre écrite à la même époque, dans les années 1960. Sa lecture théâtrale Autour du Lactume, créée au Festival international de la littérature en septembre 2017, un mois après le décès de l’auteur mythique (une coïncidence), est reprise au Festival TransAmériques (FTA).

L’interprète, qui affiche elle-même une candeur que ne semble pas atténuer le passage des ans, se reconnaît dans l’humour de Ducharme. Et se dit touchée par sa façon de représenter l’état d’enfance « dans sa pureté, dans ce qu’il a de beau et de laid aussi, d’eros et de puissance ». Préférant le romancier au dramaturge, elle en loue la transcendance, l’audace, les permissions qu’il s’était données pour façonner son univers unique. « Mais je suis trop admirative, je n’ai pas de distance. »

Markita Boies évoque avec tendresse un homme qu’elle n’a jamais rencontré, mais qu’elle a un jour reconnu dans la rue, puis souvent aperçu dans les parages de la Petite-Bourgogne. Depuis la présentation de La fille de Christophe Colomb, elle avait gardé contact avec la compagne, et intermédiaire avec le monde, de Ducharme, feu Claire Richard. Et la comédienne conserve comme des trésors certains souvenirs de messages du grand auteur, dont la dernière carte de Noël reçue, écrite de sa main même. « Toutes les petites choses qui me viennent de cet homme, c’est comme si c’était de l’or. »

Ducharme à 23 ans

Lorsque Ducharme a appris que Le Lactume allait faire l’objet d’une représentation, il avait un message à transmettre à l’actrice — par l’intermédiaire de sa nouvelle porte-parole : se rappeler « que c’est niaiseux tout ça ! ». Manière de souligner le ludisme, la légèreté de cette oeuvre singulière, une collection de dessins, abstraits ou naïfs, accompagnés de légendes. L’impertinent jeune homme de 23 ans y joue avec des références culturelles, laisse émerger sa quête romantique, sa méfiance envers le monde adulte, son rejet de la société de consommation…

Le spectacle a vu le jour à l’initiative des éditions du passage, qui ont finalement publié ce manuscrit envoyé en 1966 à Gallimard, puis oublié dans des boîtes. Markita Boies a contacté Martin Faucher, le metteur en scène de La fille…, dont le premier spectacle, le célébré À quelle heure on meurt ? en 1988, était déjà un collage de textes ducharmiens. Le créateur a choisi 160 des presque 200 dessins, les a reclassés par sous-thèmes et a inséré d’autres textes de Réjean Ducharme datant de la même époque, celle du Nez qui voque, et dévoilant « le talent inouï de cet homme, sa sensibilité ». Autour du Lactume intègre également des extraits d’auteurs qui l’ont influencé dans sa jeunesse, ses poètes préférés : Lautréamont, Rimbaud, Nelligan. « Ça donne un arrière-plan, une profondeur à la rencontre. C’est vraiment beau. »

En plus d’exécuter parfois ce que Martin Faucher nomme des « ballets », de petits intermèdes dansés, l’interprète montre donc chaque dessin aux spectateurs, en lit la légende, souvent absurde. « Ce que j’aime, c’est de passer du normatif au québécois, puis à des voix d’enfants, explique-t-elle. Il y a douze niveaux de langage. Il était très drôle. Mais je pense qu’il avait un mal de vivre, une angoisse. » Déjà alors, il faisait allusion à la mort.

Le FTA, un « cadeau »

Pour Markita Boies, être au FTA est aussi un « cadeau ». « Je l’ai tellement fréquenté ! Mais c’était compliqué parce que Martin en est le directeur, et il ne peut pas s’engager. » L’intervention d’un producteur extérieur (le Jamais Lu) a permis que ça se fasse.

Autrement, la comédienne se fait rare au théâtre. Depuis la trentaine, elle a privilégié l’enseignement, dit-elle, énumérant fièrement certains de ses ex-étudiants qui ont du succès. Et dernièrement, elle a pris soin de son mari, mort à la maison.

Mais tout ça n’explique pas entièrement son absence des grandes scènes. Celle qui a beaucoup interprété de répertoire regrette notamment de ne plus être embauchée au TNM. Markita Boies pense que les théâtres ne savent pas quel genre de rôle lui offrir. « Incarner des mères, je trouve ça plate à mort, rit-elle. Ça ne m’est pas arrivé souvent et ce n’était pas très heureux. »

Et il faut être visible à la télévision pour « jouer dans les grands théâtres à Montréal, maintenant, constate-t-elle sans amertume. Je crois que c’est une erreur. Moi, lorsque je vais au FTA, voir des acteurs polonais que je ne connais pas, je ne sais pas s’ils sont des vedettes dans leur pays, mais je les trouve bons pareil… »

Autour du Lactume

Conception, collage et mise en scène de Martin Faucher. Textes de Réjean Ducharme, Corneille, Lautréamont, Émile Nelligan et Arthur Rimbaud. Un spectacle original des Éditions du passage. Production déléguée : Jamais Lu. Du 1er au 4 juin, au Théâtre La Chapelle.