«Nos ghettos»: dans l’espace séparant l’angélisme de la barbarie

Stéfan Boucher (à gauche) et J-F Nadeau
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Stéfan Boucher (à gauche) et J-F Nadeau

Nous sommes attablés dans une petite pizzeria rue Bélanger, à la triple frontière de Rosemont, Saint-Michel et Villeray. Dans une sorte de no man’s land que J-F Nadeau nomme « l’épicentre du laisser-aller, d’un c’est-pas-dans-ma-cour urbanistique et moral » qui favorise un mode de vie en cellules. Ce quartier, le sien, longuement arpenté, il s’est mis à le qualifier de ghetto tant il le trouvait laid, refermé sur lui-même, peu accueillant.

Ce coin où s’alignent une série de commerces ethniques aux clientèles homogènes ne se mêlant pas, avec le Dollarama comme pauvre « temple » de communion, symbolise-t-il un échec du vivre-ensemble ? L’inclassable créateur constate en tout cas une polarisation « vraiment désolante » entre deux visions bidimensionnelles : « une espèce de barbarie, un repli sur soi qu’on peut appeler de l’ultranationalisme, et un live and let live multiculturel qui s’est développé en réponse ». Un humanisme niant les limites de notre esprit, croit-il : « L’humain s’organise en hiérarchie, il a peur. L’idéalisme, c’est super, mais quand il devient angélisme, c’est très dommageable. Alors, je pense qu’il y a actuellement un grand champ négligé dans le discours entre ces deux extrêmes. »

L’indifférence ne teinte pas seulement les rapports entre les communautés culturelles, et J-F Nadeau en voit le symptôme dans nos manquements quotidiens de courtoisie. « La plupart d’entre nous rêvent de collectivisme, mais on se drape d’individualisme. Si bien qu’on est immobilisés. »

 


L’artiste pointe la disparition du politique de la sphère publique, et le règne de « l’interprétation des événements » aux dépens de la connaissance. Mais aussi notre peur de la discussion, « qui s’est mutée en démission ». « Lorsque je rentrais dans ces commerces, que je voyais combien les gens n’avaient pas envie de me rencontrer, je les blâmais beaucoup, au début. Mais rapidement, j’ai vu que j’en étais responsable : je suis lâche ; après cinq minutes de discussion, j’abandonne et je juge. »

Ces constats ont nourri sa pièce Nos ghettos, qu’il met en scène avec son complice de Tungstène de bile (2015), le musicien Stéfan Boucher. Au lieu du documentaire sur son quartier qu’il avait initialement envisagé (ses approches se sont butées au refus de ses voisins et des commerçants), Nadeau a écrit une Odyssée urbaine. Il y joue un Ulysse moderne « qui passe du très banal à l’halluciné dans la même phrase », en mission pour rapporter chez lui des denrées achetées sur ce « tronçon commercial maudit ».

Dans sa quête, il traverse une série de rencontres avortées, d’abandons successifs. « La pièce est quasiment un procès de l’homme blanc francophone de la classe moyenne. Mais il est presque acquitté. Parfois, on donne raison au personnage, parfois on le trouve lâche. »

Connais-toi toi-même

J-F Nadeau juge que « se cantonner en communauté » est un trait humain normal et « très sain ». Encore doit-on reconnaître que c’est ce qu’on fait. Et ce ne sont pas seulement les autres qui vivent en ghetto : « La ruelle verte à côté : seulement des Blancs indépendantistes de gauche l’utilisent ! lance l’auteur. Il faut être conscient que c’est un ghetto. »

Idem pour le théâtre… Son texte expose ainsi « l’empilade de vases clos : ghetto familial, de couple, de voisinage », puis communautaire. Devant cette atomisation de la société, la pièce créée à la salle Jean-Claude-Germain — où elle sera reprise à l’automne — offre des solutions. Des actes très simples : « S’intéresser pour vrai [aux gens], se dire bonjour, avoir un minimum de bonté. »

La pièce est quasiment un procès de l’homme blanc francophone de la classe moyenne. Mais il est presque acquitté. Parfois, on donne raison au personnage, parfois on le trouve lâche.

 

Nos ghettos illustre aussi une opération métaphysique importante, ajoute Stéfan Boucher : la descente en soi. « On voit une solution dans le fait de s’examiner soi-même, en relation avec les autres, pour mieux vivre avec eux. Il faut se distinguer pour mieux s’unir. Et donc d’abord [identifier] ce qu’on renferme comme programmation, a priori culturels, éducation, etc. »

Songe funk

Compositeur du saisissant L’Illiade, Stéfan Boucher oeuvre beaucoup sur la communication entre la musique et les mots. « L’acte de jouer devant un public, de donner un avis sincère sur notre société, même s’il n’est vraiment pas populaire, est très positif pour moi. Beaucoup plus que le recroquevillement. C’est pourquoi j’ai puisé dans le funk, dans la musique africaine, une musique pleine d’allant. » Il ne tente pas de faire de l’appropriation culturelle, dit-il, mais de jouer sa propre version d’une musique noire qui l’a beaucoup influencé.

Le musicien incarnera aussi les personnages secondaires, de différentes ethnies. Son partenaire a hâte de voir la réaction des spectateurs devant ce que certains jugent « immoral ». « Pourquoi n’aurait-on pas le droit ? Si c’est fait avec amour. On se pose la question. Bien sûr qu’un black face, c’est vulgaire. Mais pourquoi ne pourrait-on pas jouer une toune africaine, si on trouve [cette culture] inspirante ? »

La pièce est quasiment un procès de l’homme blanc francophone de la classe moyenne. Mais il est presque acquitté. Parfois, on donne raison au personnage, parfois on le trouve lâche.

 

La pièce comporte également une marionnette, représentant le « ça », les pulsions dans cette trinité psychanalytique, qui ose éructer « ce qu’on ne veut pas nécessairement entendre ». Bien que nourri d’images du réel, le spectacle adopte un peu la texture du rêve. Son auteur estime qu’« il y a un lubrifiant dans le songe, qui permet de dire beaucoup plus de choses pamphlétaires ».

Sulfureux, Nos ghettos ? Nadeau révèle qu’initialement, il y a deux ans, le FTA était « réticent » devant leur proposition. « Le vivre-ensemble était LA solution pour calmer les esprits. Condamner l’angélisme n’était pas bien vu. Mais depuis, cette prise de parole est devenue pertinente pour nuancer le débat. Est-ce un brûlot contre les voeux pieux ? Oui, il y a des gens qui vont être choqués. Mais je pense qu’ils ont besoin d’être brassés. »

 

Nos ghettos

Texte de J-F Nadeau, mise en scène de Stéfan Boucher et J-F Nadeau, interprétation de J-F Nadeau, Stéfan Boucher et Olivier Landry-Gagnon, un spectacle de La Tourbière, du 2 au 6 juin, à la salle Jean-Claude-Germain