«Pourama Pourama»: rencontre du troisième type

Le créateur Gurshad Shaheman s’intéresse à la question, «encore assez compliquée», de l’intégration. «Qu’est-ce que ça signifie de vivre aujourd’hui en France en étant homosexuel, artiste et en ayant une [origine] autre ?»
Photo: Marie-France Coallier Le devoir Le créateur Gurshad Shaheman s’intéresse à la question, «encore assez compliquée», de l’intégration. «Qu’est-ce que ça signifie de vivre aujourd’hui en France en étant homosexuel, artiste et en ayant une [origine] autre ?»

Le théâtre, c’est entendu, n’existe que dans la rencontre avec les spectateurs. En trois pièces solos, incluant un repas, étalées sur quatre heures et demie, le comédien et auteur Gurshad Shaheman orchestre un contact d’un ordre tout particulier, conviant le public à partager son histoire et « à inventer de nouveaux rituels ».

Pourama Pourama fait défiler son parcours : enfance en Iran, adolescence en France, où sa mère s’est exilée lorsqu’il avait 12 ans, puis l’entrée dans l’âge adulte, « libéré des deux parents », dans un contexte où l’attaque du 11 septembre 2001 est venue bouleverser durablement les rapports Orient-Occident. « C’est une quête identitaire, résume Gurshad Shaheman, rencontré quelques heures après son arrivée à Montréal. À la trame familiale se mêle l’histoire de l’Iran depuis la révolution. Mais c’est toujours vu en contre-plongée, par l’oeil d’un enfant, à partir de l’intime. On voit comment la grande Histoire forge nos personnalités, comment nos vies et nos corps sont [traversés] par la politique. »

Le créateur issu de l’Azerbaïdjan iranien, donc turcophone, s’intéresse à la question, « encore assez compliquée », de l’intégration. « Qu’est-ce que ça signifie de vivre aujourd’hui en France en étant homosexuel, artiste et en ayant une [origine] autre ? » Il s’inscrit en faux contre le concept de double culture. La sienne est composite mais unique. « J’ai une identité qui s’est construite par couches successives. Ça comporte ses contradictions, mais sa richesse aussi. J’ai mis longtemps à accepter d’être cette chose hybride. Maintenant, je la revendique, mais ça n’a pas été un chemin simple. »

Shaheman se réclame en tout cas de la langue de Racine. « Ce que je fais est profondément pétri de culture française. » Et nourri par ses lectures des autofictions de Jean Genet ou d’Hervé Guibert.

Son spectacle, qui s’est construit depuis 2012 un solo à la fois, utilise l’image exotique de l’Orient, mais pour la transformer. « L’exotisme est une distance, qui est à la fois présentée, consommée, puis déjouée au fil de la pièce. » Cet autre « qu’on pense si différent nous ressemble très fortement, en fait ».

Pendant que je t’offre mon histoire, qu’est-ce que tu me donnes en échange ? Il y a aussi ça dans le rituel. On ne peut pas être consommateur de ma pièce, on est obligé de s’impliquer. Le théâtre est le lieu où reposer la question du vivre-ensemble, et de ce qu’on y met chacun.

Touchez-le

À chaque partie de Pourama Pourama, campé dans trois espaces distincts du théâtre d’Aujourd’hui, correspond un dispositif différent « qui résonne très fortement avec le propos ». Le triptyque progresse aussi vers une théâtralité grandissante. Dans Touch me, écrit à une époque où l’interprète était « en révolte » contre le théâtre, s’y sentant brimé comme créateur, Gurshad Shaheman ne fait aucun des actes attendus d’un acteur : parler et bouger.

Enregistré, son récit raconte sa relation avec un père peu démonstratif, un ingénieur qui emmenait le petit Gurshad sur le front de la guerre Iran-Irak, où il réparait les routes. Et pour que la bande-son continue à défiler, que l’histoire avance, il faut que des spectateurs viennent toucher le comédien… « La première fois, j’étais tétanisé : je pensais que les gens allaient me frapper, qu’ils allaient trouver ça indécent », se rappelle-t-il en riant. Ils ont plutôt été émus. Et les réactions de chaque participant font le spectacle : « Est-ce qu’il va me toucher les cheveux, me masser le dos ? D’une fois à l’autre, les rituels diffèrent complètement. » Mais rassurez-vous : les spectateurs, que l’artiste considère comme ses invités, ne sont jamais contraints.

Avec Taste me, consacré à sa mère, Gurshad Shaheman « récompense » le public en lui servant un repas iranien de son cru. Puis, dans Trade me, segment traitant « d’histoires d’amour, passionnelles ou tarifées », les élus désignés par tirage sont invités à le rejoindre pour un tête-à-tête à l’intérieur d’un cube en tissu. Le reste du public peut voir et entendre le duo, leurs silhouettes esquissant des « présences spectrales » qui évoquent la nature floue du souvenir. « Je crée littéralement des images fantômes. »

L’auteur, qui créera cet été au Festival d’Avignon une pièce basée sur les récits d’artistes forcés à l’exil à cause de leurs idées ou de leur identité sexuelle (« des histoires de guerre mais aussi d’amour »), croit que pour traiter des sujets actuels, l’artiste doit trouver de nouvelles manières de raconter, « inventer des formes capables de les faire entendre ».

« La question du dispositif m’intéresse énormément au théâtre. Si un spectateur se déplace, c’est qu’il est prêt à vivre quelque chose de différent de ce qu’il vit devant la télé. Et il ne s’agit pas seulement de raconter un récit, mais de comment on le construit ensemble. Pendant que je t’offre mon histoire, qu’est-ce que tu me donnes en échange ? Il y a aussi ça dans le rituel. On ne peut pas être consommateur de ma pièce, on est obligé de s’impliquer. Le théâtre est le lieu où reposer la question du vivre-ensemble, et de ce qu’on y met chacun. »

Pourama Pourama

Texte, conception et interprétation de Gurshad Shaheman. Regard dramaturgique : Youness Anzane. Un spectacle du Festival Les rencontres à l’échelle – Les bancs publics. Du 28 au 31 mai, au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui.