Le problème d’infiltration

À la manière d’un Günter Walraff («Tête de turc»), Gabino Rodríguez s’est créé un faux alter ego — perruque incluse — pour bosser six mois dans une usine de Tijuana.
Photo: Festival Escenas do Cambio À la manière d’un Günter Walraff («Tête de turc»), Gabino Rodríguez s’est créé un faux alter ego — perruque incluse — pour bosser six mois dans une usine de Tijuana.

Mêlant documentaire et fiction, convoquant des moyens plutôt artisanaux, la compagnie mexicaine Lagartijas tiradas al sol est une visiteuse récurrente du FTA, où elle présente une quatrième oeuvre depuis 2010. Tijuana touche un enjeu humain important : l’existence précaire à laquelle sont condamnés des millions de travailleurs.

À la manière d’un Günter Walraff (Tête de turc), Gabino Rodríguez s’est créé un faux alter ego — perruque incluse — pour bosser six mois dans une usine de Tijuana. Le créateur raconte, et parfois joue, très sobrement son expérience d’« imposteur » artistique. Le texte fournit quelques explications économiques et historiques sur le développement de cette ville-frontière. Mais son récit, plutôt anecdotique, rapporte surtout ce qu’il a vécu. Rodríguez décrit minutieusement ses conditions d’emménagement dans la « colonia », dont il dresse la cartographie, raconte ses rapports avec ses compagnons d’infortune. Il mime son travail monotone d’emballeur de vêtements, révèle le chantage pour forcer les heures supplémentaires. Et la violence alors que le maigre salaire — pourtant légal — enfante dans le bidonville des systèmes parallèles de « crédit » et de « justice » sommaires.

En entrevue, le créateur insistait sur le doute qu’il voulait cultiver dans le spectacle sur la véracité de son témoignage. Tijuana fournit, a priori, bon nombre de « preuves » documentaires : photos de lui dans son déguisement, vidéos captées par une « caméra cachée »… L’écran de taille moyenne où sont projetées ces images est toutefois éclipsé par un grand dessin de la ville qui couvre le mur du fond — comme peut-être le réel cède à sa réinvention artistique ? À côté de cet aspect documentaire sur support filmique, il y a en tout cas quelque chose dans la théâtralisation du récit, et dans certains épisodes sujets à caution, qui semble parfois démentir cette notion.

Finalement, le spectacle traite beaucoup de cette représentation : jouer une situation qui, pour certains, est leur vie. En a-t-on le droit ? Comment prétendre partager, comprendre un mode de vie quand on sait qu’on retournera au confortable sien à la fin de l’expérience ?

Gabino Rodríguez semble avoir voulu dresser un constat d’échec, ou même d’impossibilité face à cette démarche d’incarnation. (Le passage sur le ton infantilisant adopté par la classe moyenne pour s’adresser à une population plus défavorisée est particulièrement éloquent…)

La conclusion, où le passage du texte au « tu » semble offrir un dialogue entre l’interprète et son personnage qui a lui-même tenu un rôle, offre une réflexion éthique intéressante. Mais ce double jeu, entre vrai et faux, est peut-être aussi ce qui a rendu l’expérience un peu déconcertante, en ce qui me concerne. Comme si le show nous tenait à distance de la situation dramatique, bien réelle, qu’il raconte. C’est le cas, après tout.

Tijuana

Idéation de Gabino Rodríguez. D’après les textes et idées de Martin Caparrós, Andrés Solano, Arnoldo Galvez Suárez, Günter Walraff. Mise en scène de Gabino Rodríguez et Luisa Pardo. Un spectacle de Lagartijas tiradas al sol. À Espace libre, jusqu’au 27 mai.