Avec sa peau ou une autre

Le chorégraphe Euripides Laskaridis utilise, fidèle à sa manière, le masque, mais ajoutera aussi aux corps des protubérances, les déformant et les reformant ainsi pour «Titans».
Photo: Elina Giounanli Le chorégraphe Euripides Laskaridis utilise, fidèle à sa manière, le masque, mais ajoutera aussi aux corps des protubérances, les déformant et les reformant ainsi pour «Titans».

« Tout esprit profond avance masqué », disait l’autre. En arts vivants, plusieurs créateurs contemporains cherchent pourtant l’exact contraire : la mise à nu — physique et psychologique —, la mise en scène de l’être dans son intégrité, sa réalité, avec maladresses, vulnérabilité, flamboyances. Disparaître ou se dévoiler ?, telle est la question. Du moins une de celles que pose en filigrane la programmation du 12e Festival TransAmériques, en proposant à la fois des spectacles aux acteurs ensevelis sous masques, prothèses et costumes, et d’autres où les danseurs officient en costumes d’Ève.

Philippe Quesne, dans La nuit des taupes et son précédent Parade, déguise ses acteurs en taupe, façon presque mascotte. Dans le même théâtre quelques jours plus tôt, le chorégraphe Euripides Laskaridis utilisera, fidèle à sa manière, le masque, mais ajoutera aussi aux corps des protubérances, les déformant et les reformant ainsi pour Titans. Pour le créateur grec, l’utilisation du masque est un besoin. « La transformation est une part essentielle de mon travail, et une part essentielle de notre ADN. Nous changeons constamment, très lentement. Regardez de quoi vous aviez l’air enfant, et maintenant. C’est une transformation extrême. Nous sommes ainsi faits. C’est notre nature. »

Photo: Martin Argyroglo Une scène de «La nuit des taupes».

Le masque, pour lui, arrive aussi avec son histoire, celle d’une utilisation religieuse, cérémonielle. Chamanique. « Dans mon travail, poursuit M. Laskaridis, je souhaite incarner des créatures et créer ensuite un univers unique pour elles. Ces créatures existent vraiment d’abord dans ma psyché, et ensuite dans mon corps. Il me serait impossible de créer ces êtres et leur cosmos sans regarder dans le miroir et voir soudain en moi une autre forme, une autre personne. »

Enseignante au Conservatoire d’art dramatique depuis 25 ans, la femme de théâtre Suzanne Lantagne y donne des cours de jeu masqué. « Le théâtre ressemble à la vie, sans en être un copié-collé. Dans la vie, on communique beaucoup par le visage et les bras. Quand on colle un masque à un acteur, ça déjoue cette habitude, ça l’oblige à trouver les capacités créatrices de son corps. » Le masque, selon elle, permet une plongée en profondeur, une plus grande disponibilité, une meilleure vulnérabilité, l’acteur se sentant aussi protégé par ce double visage. Les costumes qui « font descendre le masque dans le corps rendent la transformationencore plus palpable, extraordinaire, analyse-t-elle. Et ça oblige l’acteur à accoter, par son jeu, par tout son être, cette transformation ».

Et se dévêtir…

Tout comme le corps augmenté, transformé ou dissimulé, le corps dénudé permet de révéler une certaine nature, d’influencer le type de jeu et de déjouer certaines conventions. Le théâtre tend toutefois à le refuser, car il devient rapidement un point focal, s’il n’accapare pas toute l’attention. La pertinence d’une pièce peut parfois même être jugée à l’aune de la pertinence de la nudité qu’elle met en scène. Conceptrice de costumes depuis près de 30 ans, Linda Brunelle témoigne que ce n’est qu’en de très, très rares occasions que la mise à nu trouve son chemin jusqu’à la scène si elle n’a pas été spécifiquement commandée par le texte.

Auteur et metteur en scène du spectacle Les dévoilements simples, qui présentait en 2015 une série d’effeuillages intimes allant parfois jusqu’à la nudité, Félix-Antoine Boutin remarque que « pour être nu au théâtre, il faut absolument que le metteur en scène ait une raison et qu’il évite tous les clichés. Sinon, ça devient une bébelle. Mais je ne suis pas d’accord ! On devrait pouvoir faire ce qu’on veut. Reste que dans mes fictions, je n’ai jamais senti le besoin de présenter du nu. C’est peut-être par pudeur, mais sûrement aussi pour éviter que le public détourne son regard de ce que j’essaie réellement de montrer ».

Photo: Denis Farley Une scène de «Quatuor tristesse».

Dans les dernières décennies au Québec, c’est surtout en danse contemporaine que la nudité a été largement utilisée — et largement commentée. Elle permet un contraste — ou une friction, comme chez Dave St-Pierre — avec son association presque spontanée au sexuel. Ou une approche sculpturale, comme chez Daniel Léveillé, dont on pourra voir le Quatuor Tristesse au FTA, laissant visible la moindre contraction musculaire, dévoilant complètement le travail du corps, ses mécaniques. De son côté, le chorégraphe germano-suédois Jefta van Dinther met en scène, dans Dark Field Analysis, deux interprètes qu’il expose dans une ambiance clinique, laboratoire. La nudité veut là dépasser les frontières de la peau pour devenir organique, et ouvre les possibles lectures de la pièce, selon son chorégraphe.

Boutin se réjouit du fait que la danse et la performance, déjà libérées de cette pression de rendre le nu pertinent, aident à décomplexer le théâtre dans son rapport à la nudité. Mais n’est-ce pas justement l’étrangeté du nu au théâtre qui lui a permis d’élaborer un spectacle aussi fragile et sensible ? Il se souvient d’ailleurs qu’une grande solidarité s’est rapidement installée entre les interprètes, qu’une affection se développait spontanément envers eux chez le public, et qu’une grande beauté émanait de tout cela.

Un discours qu’on retrouve aussi chez les chorégraphes : la mise à nu serait aussi psychologique, donnant accès à une plus grande vulnérabilité de l’interprète, rappelant l’humanité et la chair qui constituent tout un chacun. Mais humain, trop humain ? Le geste peut produire des contrecoups imprévus : parfois, les corps des danseurs sont si beaux, si forgés, que leur plastique, souvent exceptionnelle, peut rebuter les spectateurs à s’identifier avec des êtres de tant d’abdominaux et de si peu de cellulite.

Comment se fait-il qu’on voit si peu de masques sur nos scènes ? Outre le travail récent de Denis Marleau et Stéphanie Jasmin, les critiques du Devoir ne pouvaient nommer que des exemples rares. « Les compagnies qui utilisent le masque le font encore selon les codes anciens, admet Suzanne Lantagne. Il faudrait aller plus loin, renouveler. » Un préjugé colle-t-il au masque, dragué par la commedia dell’arte, ou même par le théâtre pour enfants, puisqu’il semble qu’on n’en voie que là actuellement ? Probablement, pense Mme Lantagne : « Comme les gens aujourd’hui ont tendance à cracher spontanément sur le mime ou la pantomime, avant même de voir de quoi il s’agit. »

Les chemins vers la vérité que trace le costume ne semblent pas toujours évidents à emprunter, qu’il en soit un qui cache, transforme ou révèle.

Sourire après sourire

« Je fais ce rêve récurrent où des gens souriants devant moi lentement ôtent leurs visages — comme s’ils n’étaient que masques de plastique — et révèlent ainsi encore leur face souriante, et encore et encore, raconte le chorégraphe et danseur Euripides Laskaridis. Pour quelque étrange raison, c’est toujours très touchant, émouvant, presque affectueux. Comme le symbole ultime de l’amour vrai pour notre race humaine si vulnérable. »

Dark Field Analysis / Titans // Quatuor tristesse /// La nuit des taupes

De Jefta Van Dinther, au théâtre Prospero, jusqu’au 27 mai / D’Euripides Laskaridis, à l’Usine C, du 29 au 31 mai // De Daniel Léveillé, à l’Édifice Wilder – Espace danse, du 30 mai au 1er juin /// De Philippe Quesne, à l’Usine C, du 3 au 6 juin