La valeur des déchets au Festival TransAmériques

L’artiste belge Sarah Vanhee déballe sur scène l’opposé de ce que l’on considère généralement comme digne de valeur. 
Photo: Phile Deprez L’artiste belge Sarah Vanhee déballe sur scène l’opposé de ce que l’on considère généralement comme digne de valeur. 

Une année de rebuts personnels, méthodiquement classés par date et mis en boîtes. Dans une performance singulière, présentée à la fois au FTA et au Carrefour international de théâtre de Québec, Sarah Vanhee déballe sur scène l’opposé de ce que l’on considère généralement comme digne de valeur. À travers son oeuvre très polymorphe, l’artiste belge a coutume de s’intéresser à « tout ce qu’on préfère ne pas voir. Pour moi, l’art est un espace où on peut entendre d’autres voix. Je veux l’utiliser pour donner une perspective différente », explique-t-elle lors d’une entrevue téléphonique en anglais.

Et qu’est-ce qui est plus invisible que nos déchets quotidiens, dont on croit se débarrasser miraculeusement ? Surtout en Occident, juge-t-elle. « C’est comme si, quand on les jetait, ils disparaissaient par magie. » Une illusion, bien sûr, nos ordures aboutissant plutôt dans les zones en lisière de notre société, ou carrément dans une autre partie du monde.

Sarah Vanhee ajoute qu’il est aussi illusoire de croire « qu’on peut seulement avancer dans la vie ». Pour elle, la façon dont on s’occupe, ou on ne s’occupe pas, de notre passé est semblable à notre gestion des déchets. « Notre passé reste avec nous : on ne peut pas juste le jeter. » Oblivion (oubli) remet donc en question l’idée de progrès perpétuel. « Et avec le mythe du progrès vient celui de la production. Et de la surproduction, où nous devons toujours fabriquer de nouvelles choses. C’est aussi le cas dans le domaine artistique : on est constamment poussé à créer une oeuvre nouvelle et plus excitante. Alors qu’il y en a déjà tant ! Pour moi, il est très important de se réinvestir dans ce qui existe déjà. »

Sa performance traite donc d’écologie, « mais dans un sens métaphysique plutôt que pratique. C’est sur tout ce dont on se détache. Sur à quel point les relations humaines sont devenues jetables, par exemple. Ou les souvenirs. On se fait constamment dire qu’on doit laisser des choses derrière parce qu’il faut avancer. Ça nous donne l’illusion d’être libres. Je pense que c’est très problématique. »

En même temps qu’elle symbolise notre monde du jetable, ma pièce tente aussi de célébrer l’abondance en lui donnant un sens. En la rendant spéciale à nouveau.

Spectacle à l’envers

Durant un an — une année qui s’est avérée très spéciale puisqu’elle est tombée enceinte et a accouché —, Sarah Vanhee a donc conservé tout qu’elle aurait normalement rejeté. Elle a aussi photographié ses restes de table périssables, et même tenu un journal « poétique » sur une matière très cachée : ses excréments. Ce qui mène à une « question symbolique, qui peut devenir politique » : à quel moment cesse-t-on d’être responsable de sa « merde » ? L’artiste qualifie Oblivion d’oeuvre « à l’envers », qui renverse l’intérieur et l’extérieur, où l’invisible devient visible.

Elle a également préservé des sons, les liens Internet cliqués et toutes ses idées abandonnées. Ensuite, la créatrice s’est donné pour défi de « prendre au sérieux » tout ce matériel écarté. De s’y reconnecter afin de lui donner du prix. « Par exemple, tout que je dis dans Oblivion vient de textes que j’aurais normalement jetés parce que je ne les trouvais pas assez bons. » Mais simplement en décidant de s’y « investir, de l’aimer », elle leur confère de l’intérêt. « Rien n’est précieux ou sans valeur en soi ; c’est nous qui lui attribuons une valeur. Cette vision signifie qu’on doit suspendre son jugement. Et ne pas être si vite à juger de la valeur ou de l’efficacité des choses. »

Cette manière de voir a beaucoup transformé la créatrice, « passablement perfectionniste avant ». Mais cette notion n’est pas si facile à appliquer dans le milieu artistique, un univers compétitif. « La question est toujours : est-ce que le show a été un succès, était-il bon ? Pour moi, l’art ne peut pas être un espace comme ça. Ce n’est pas du sport [où l’on gagne ou perd]. C’est une expérience. »

Une célébration

C’est en tout cas ce que propose Oblivion. Une oeuvre « méditative » où la mer de rebuts lentement dévoilée devient un véritable paysage. « Chaque spectateur fait son propre voyage. Les gens reconnaissent et réagissent à certains objets. À partir des déchets, ils peuvent apprendre beaucoup sur la vie de la personne qui les a jetés, mais aussi sur la leur. Des patterns de consommation. »

En « régurgitant tout ce passé », son spectacle met le public devant « l’absurdité » de notre mode de vie, « pas seulement en ce qui a trait au gaspillage, mais à notre urgence d’avancer tout le temps ». Une vision qui n’est pas soutenable à long terme, rappelle Sarah Vanhee, et qui « va revenir nous hanter, si on n’y fait pas face maintenant ».

La créatrice parle toutefois d’une performance « très généreuse », dénuée de dimension moralisatrice. « Je voulais revenir à une vision positive du déchet. On a commencé à vivre dans une société du jetable dans les années 1950 ou 1960. Autrefois, à la période des récoltes, on fêtait l’abondance des moissons. Maintenant, on ne peut plus ressentir la merveille de cette profusion, parce qu’on vit dans une abondance quotidienne. Alors, en même temps qu’elle symbolise notre monde du jetable, ma pièce tente aussi de célébrer l’abondance en lui donnant un sens. En la rendant spéciale à nouveau. »

Oblivion

Un spectacle de Sarah Vanhee. Regard extérieur : Mette Edvardsen et Berno Odo Polzer. Coproduction de CAMPO, HAU Hebbel am Ufer, Göteborgs Dans Teater Festival, Noorderzon et Kunstenfestivaldesarts. Du 26 au 28 mai, à la Cinquième Salle. Et les 31 mai et 1er juin, à la Caserne Dalhousie, à Québec.