FTA: derrière les miroirs où se mirent les rois

Marquant le retour du metteur en scène Ivo van Hove au FTA, «Kings of War» condense les règnes de trois dirigeants en quatre heures et demie.
Photo: Jan Versweyveld Marquant le retour du metteur en scène Ivo van Hove au FTA, «Kings of War» condense les règnes de trois dirigeants en quatre heures et demie.

Si on suit la chronologie historique, les quatre premières pièces du cycle des rois de Shakespeare sont Richard II, puis Henry IV en deux opus, suivies d’Henry V. Viennent ensuite les trois spectacles qui composent Henry VI et finalement Richard III. À partir de ces histoires de monarques britanniques, plusieurs productions monumentales ont pris forme sur les scènes. Regards sur une implacable mécanique théâtrale aux résonances politiques inépuisables.

Au Québec, on a pu voir entre autres Five Kings. L’histoire de notre chute, signée Olivier Kemeid et mise en scène par Frédéric Dubois, qui montrait les cinq rois des chroniques nationales en autant d’heures. Les spectateurs du Festival d’Avignon ont quant à eux pu assister aux 18 heures de la folle aventure du Henry VI de Thomas Jolly. La prochaine à être jouée à Montréal sera Kings of War, un spectacle créé en 2015 par l’acclamé metteur en scène Ivo van Hove et sa troupe néerlandaise du Toneelgroep Amsterdam.

Marquant le retour d’Ivo van Hove au Festival TransAmériques (FTA) après ses Tragédies romaines en 2010, Kings of War condense les règnes de trois dirigeants en quatre heures et demie. On se dit qu’il faut être en forme pour écouter autant de vers, quoique d’autres questions se profilent.

Serait-il dorénavant impératif de présenter aux auditoires contemporains la progression des personnages d’une pièce à l’autre pour saisir en détail les enjeux de chacun des récits ? Ou est-ce que montrer l’implacable succession des monarques permet plus largement de se pencher sur la tragédie de l’Histoire ?

Une crise du leadership

Photo: Jan Versweyveld Selon Ivo van Hove, «Kings of War» est avant tout «une fresque montrant différentes manières de gouverner».

Pour Ivo van Hove, il s’agit de décliner des manières de mener un État. On sait que le metteur en scène flamand basé à Amsterdam crée à partir de rencontres fortes avec des textes, souvent classiques, parfois même des scénarios de film. Cette fois, il avait pourtant une idée derrière la tête. Il souhaitait parler de leadership.

« C’est un thème crucial du XXIe siècle. On voit partout des crises de gouvernement et de leadership. On ne sait plus quel président, quel roi, quel leader on veut. Il est clair que les leaders d’aujourd’hui ne sont pas capables de résoudre nos problèmes actuels. »

En resserrant son adaptation autour de l’idée de la guerre, il commence en plein milieu du cycle shakespearien avec Henry V, suivie d’Henry VI et de Richard III. « Dans ces pièces, Shakespeare nous donne beaucoup d’information et d’émotion sur le thème du leadership. On voit chaque fois un roi qui doit choisir de faire la guerre ou pas. Je crois que pour un leader, c’est la décision la plus importante. Car quand il y a une victoire, il y a tout de même aussi des morts. Il y a toujours un trauma. »


Si on lui demande si une certaine continuité a aussi guidé sa mise en scène, il souligne que Kings of War est avant tout « une fresque montrant différentes manières de gouverner ». Et par rapport aux lignées royales qui pourraient se perpétuer jusqu’à notre siècle, il précise : « Certains pensent que Richard III, c’est Trump. Mais à la création de la pièce, il n’était pas au pouvoir. Je n’ai jamais pensé à lui. C’est ça qui est bien avec Shakespeare. À chaque époque, on peut lire quelque chose d’autre dans ses textes. »

Du matériau dramaturgique

Ce sont d’ailleurs d’autres enjeux qui ont intéressé l’auteur Olivier Kemeid. « Je crois que l’idée de la famille a été très importante pour moi. Avec ce que ça comporte de trahisons et d’alliances. Dans notre spectacle, il y avait cette idée d’une famille unie qui se démembre et ce faisant, démembre aussi le corps de l’État. »

Pourquoi les pièces du dramaturge élisabéthain offrent-elles autant d’interprétations et provoquent-elles des adaptations aux thématiques aussi variées ? Selon Kemeid, ce serait parce qu’il s’agit de « pur théâtre et de pur jeu. Shakespeare écrit avant tout pour des comédiens. Ça peut paraître fou parce qu’on est aujourd’hui tellement dans une sacralisation de l’art, mais il fournit d’abord du matériau avec lequel composer et recomposer à sa guise ».

Photo: Jan Versweyveld Le leadership est «un thème crucial du XXIe siècle», selon Ivo van Hove.

« Il a un processus d’écriture dans le cycle des rois, précise-t-il, qui diffère de ses autres pièces plus fictionnelles où l’imaginaire de l’auteur se déploie en s’abreuvant à moins de sources. Pour ses pièces historiques, des recherches ont démontré qu’il s’inspirait de plusieurs écrits et en constituait une espèce d’amas de textes qu’il triturait, changeait, modifiait. » Il ajoute : « J’ai eu l’impression, en trahissant Shakespeare, de l’honorer et de remonter à sa propre source. »

Chercher la paix dans les récits de guerre

Plus de 400 après la mort du poète surtout reconnu pour l’acuité de son regard sur l’âme humaine, est-ce que le versant politique de ses pièces mettant en scène des monarchies et des manières révolues de faire la guerre peut se refléter avec force dans nos crises et démocraties actuelles ?

« On pense que Shakespeare est traumatisé, avance Kemeid, par cette idée que l’Angleterre a été à feu et à sang jusqu’à l’arrivée des Tudor, c’est-à-dire la famille d’Élisabeth Ire. Ce qui lui importe, et qui importe à beaucoup d’Anglais, c’est qu’il n’y ait plus de guerre civile au sein du royaume. Et je me demande si ça ne correspondrait pas à des préoccupations très actuelles d’instauration de la paix par rapport aux inquiétudes liées au terrorisme, aux luttes civiles et à l’instabilité de certaines régions. Surtout dans une perspective de gouvernements mondialisés et d’Union européenne. »

Dans la préface du livre lui étant consacré aux Solitaires Intempestifs, Ivo van Hove, la fureur de créer, le metteur en scène écrit quelques mots faisant écho à cette idée : « La politique doit se charger de l’ordre social et l’art, du chaos. » Et de conclure : « Les grands thèmes actuels, il faut les voir sur nos scènes en regardant derrière le miroir, et non en contemplant le miroir. »

Kings of War

Texte : William Shakespeare. Mise en scène : Ivo van Hove. Une production du Toneelgroep Amsterdam présentée au théâtre Denise-Pelletier du 24 au 27 mai. En néerlandais avec surtitres français et anglais.