François Létourneau de retour au bercail

Occupé ces temps-ci à écrire un film et une nouvelle télésérie originale, le créateur juge inspirante la polyvalence de Pinter, qui s’est lui-même promené entre différentes formes d’art.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Occupé ces temps-ci à écrire un film et une nouvelle télésérie originale, le créateur juge inspirante la polyvalence de Pinter, qui s’est lui-même promené entre différentes formes d’art.

François Létourneau l’admet : il s’ennuyait de la scène. Happé par la télévision, l’auteur et comédien n’y avait pas mis les pieds depuis 2011, dans La fin de la sexualité, aussi sa dernière pièce. « Je ne me sens plus du tout dans ce milieu, en fait. Mais le théâtre, c’est une gymnastique pour un acteur. Et plus on vieillit, plus on est nerveux. On dirait qu’on a perdu notre innocence des premiers jours [rires]. Je suis content d’y revenir. C’est quand même parce que je voulais faire du théâtre que j’ai étudié au Conservatoire. »

L’idée de monter Trahison d’Harold Pinter au Théâtre du Rideau vert émane d’ailleurs du créateur de Série noire. Après le film Paul à Québec, lui et sa partenaire Julie Le Breton cherchaient une pièce où ils pourraient jouer ensemble. François Létourneau a songé aux deux pièces de Pinter qu’il avait faites autrefois, en autogéré, avec son grand complice, le metteur en scène Frédéric Blanchette. Un autre vieil ami, Steve Laplante, complète la distribution de ce troublant triangle amoureux.

C’est donc dans des conditions idéales, en famille pourrait-on dire, que l’acteur affronte le défi d’interpréter l’écrivain anglais nobélisé, peu joué au Québec. « Rien ne ressemble à du Pinter. Je trouve que personne n’est parvenu à reproduire son écriture très personnelle, étonnante. Et je voulais qu’on monte Betrayal parce que, de toutes ses pièces, c’est la plus accessible. »

Créée il y a exactement 40 ans, d’inspiration autobiographique, Trahison est moins mystérieuse en apparence que le reste de son répertoire. « On pourrait penser parfois qu’on est dans un théâtre plus naturaliste. C’est un piège. Si bien que ce n’est pas nécessairement facile à jouer. Pinter disait toujours que son écriture est très concrète. Ses personnages ne sont pas des métaphores. Donc il faut se poser des questions sur les situations et trouver leurs motivations psychologiques. Mais le danger, lorsqu’on a exploré le sous-texte, c’est d’avoir envie de l’appuyer. Et on se rend compte que ça ne fonctionne pas. Dès qu’on montre trop ce qu’il y a en dessous, tout s’écroule. »

Fasciné par une oeuvre dont l’équipe n’a pas encore épuisé la richesse, François Létourneau compare la partition à un poème : les mots n’y sont pas simplement l’expression des émotions. « Aussi, c’est une pièce ambiguë à plusieurs égards. Et il faut conserver cette ambiguïté, laisser le texte ouvert. »

À reculons

Pendant sept ans, Emma a trompé son mari Robert avec le meilleur ami de celui-ci, Jerry. Quoi de plus banal comme situation ? Sauf que l’auteur du Retour la raconte à rebours. Une structure qui fait triper l’auteur québécois. « On en a vu beaucoup, des textes déconstruits. Moi, j’avais fait ça dans Cheech. Mais en 1978, c’était extrêmement audacieux. »

Cette chronologie à reculons permet au spectateur de porter un regard différent sur les scènes, de faire l’inventaire, à travers les indices disséminés, d’une série de trahisons, petites ou grandes. La trahison est comparable à « un virus qui se propage », dans cette histoire où chacun a trompé les autres. « Au fond, ce n’est pas du tout une pièce sur l’adultère. C’est une pièce qui parle des mensonges qu’on raconte aux autres, mais aussi de tous ceux qu’on se conte à soi-même. Et des conséquences. Mais ce n’est pas moralisateur. »

Campée dans le milieu littéraire, la pièce, traduite par Maryse Warda en « bon français québécois », aborde aussi la trahison de leurs idéaux de jeunesse par les personnages masculins. « Quand ils étaient jeunes, ils s’envoyaient des poèmes. Et là, devenus agent et éditeur, ils parlent des auteurs comme si c’étaient des commodités… »

L’homosocialité

Les personnages traitent souvent ces situations émotives avec une civilité d’allure terriblement British. Un défi, puisque les mots y servent autant à camoufler qu’à dire, selon François Létourneau. « Dans l’écriture de Pinter, les personnages sont toujours en train de cacher ce qu’ils pensent vraiment. Et ils se servent des mots comme d’une arme. Il y a des dynamiques de pouvoir assez hallucinantes dans toutes les scènes. »

Privilégiant un « point de vue masculin », Trahison met aussi en lumière l’importance de l’amitié entre hommes. Un thème très important chez Pinter. L’un des essais lus par le comédien qualifiait cette dimension d’homosocialité. « Il y a ça chez Pinter : l’idée que, dans le fond, c’est entre gars qu’on est bien. Mais on a besoin des femmes parce qu’on les aime… »

Le personnage de l’amant permet à François Létourneau d’aborder un type de rôle sérieux qu’on le voit peu jouer, très différent des « dingos » qu’il campe dans ses propres comédies. Un rôle pourtant « pas si loin » de lui et qui renoue avec ceux qu’il incarnait au Conservatoire. Là où, rappelle-t-il en riant, ses professeurs lui prédisaient une carrière riche en théâtre classique ! (Il n’en a jamais fait.)

Occupé ces temps-ci à écrire un film et une nouvelle télésérie originale, le créateur juge inspirante la polyvalence de Pinter, qui s’est lui-même promené entre différentes formes d’art. Il loue aussi la façon dont le dramaturge, mort en 2008, parlait de l’écriture. « Souvent, comme auteur, on se fait demander ce qu’on a voulu dire. Lui répondait toujours : je ne peux pas vous l’expliquer autrement que par le texte que j’ai écrit ; c’est tout ça que je voulais dire. Parfois, ça m’énerve un peu de toujours avoir à justifier un projet artistique avec des considérations morales ou un message. J’aime qu’une pièce, ça puisse être une façon de dire mille choses, parfois contradictoires. C’est ça, Trahison. Une pièce qui fait confiance à notre intelligence. »

Trahison

Texte d’Harold Pinter, mise en scène de Frédéric Blanchette, traduction de Maryse Warda, au Théâtre du Rideau vert du 8 mai au 9 juin