«Amadeus»: le morceau bien tempéré

Le comédien Jacques Leblanc livre un Salieri imposant.
Photo: Stéphane Bourgeois Le comédien Jacques Leblanc livre un Salieri imposant.

Amadeus, de l’Anglais Peter Shaffer, trouve dans la mise en scène limpide d’Alexandre Fecteau une livrée à la hauteur de sa richesse. Et la première chose qui nous apparaît, c’est que cette vaste production du Trident — qui adjoint neuf musiciens et chanteurs aux dix comédiens de la distribution — ménage son succès dans une conjonction remarquable des éléments qui la constituent.

Brillant, le texte de Peter Shaffer nous introduit dans l’univers d’un Salieri rongé par le désir de gloire : un homme qui, pour être reconnu de son époque, aura finalement sacrifié ce qu’il y avait de plus vivant en lui. La rencontre de Mozart, ce jeune prodige dissipé et sans égard pour les conventions, sera l’occasion d’un choc frontal. Sur fond d’opéras composés à la gloire de Dieu, le texte expose à quel point la question du sacré revêt souvent des atours plus banals qu’il n’y paraît.

Le choix d’Alexandre Fecteau de transposer son récit deux cents ans plus tard pourra parfois surprendre, mais permettra dans l’ensemble de casser le texte, de donner de l’air à l’équipe de création. S’impose toutefois surtout la clarté de sa lecture. Si on l’avait senti plus hésitant dans son approche de précédentes commandes de répertoire (Rhinocéros, À toi, pour toujours, ta Marie-Lou), on le trouve ici parfaitement au diapason de son objet, en pleine possession de ses moyens.

Aux comédiens échoit ainsi un projet fort cohérent derrière lequel se rassembler. Jacques Leblanc, en tête, livre un Salieri imposant. Le texte le place en contact direct avec le public, et on mesure rapidement son talent à l’aisance qu’il a à nous aspirer dans son récit, au cours d’un marathon de plus de trois heures. De sa voix assurée, il meuble seul une scène pourtant vaste ; de sa gestuelle maîtrisée, c’est toute la salle Octave-Crémazie qu’il prend dans sa seule main. Pierre-Olivier Grondin n’est pas en reste, et fait montre d’une grande humilité. Son Mozart, explosif et impertinent à souhait, arrive néanmoins à s’effacer derrière ce Salieri dans laquelle la pièce trouve son fil fort.

Direction musicale

La talentueuse distribution évolue dans un décor qui, évoquant un certain faste, néanmoins, demeure somme toute minimaliste. Ce choix laisse énormément de place au texte, au jeu et… à la musique. C’est le dernier élément de l’heureuse composition de cet Amadeus, et pas le moindre. Des morceaux choisis émaillent le spectacle sous la direction musicale d’Anne-Marie Bernard, dont le travail n’est pas qu’une annexe, un ajout à la façon d’enjolivures. Les airs de Mozart sont remarquablement insérés à la pièce, à la façon d’harmonies bien ouvragées, des segments de la Flûte enchantée et du Requiem résonneront particulièrement fort. C’est tout le spectacle, cependant, qui sera transfiguré.

Au final, les qualités du texte, de la mise en scène, du jeu et de la musique se conjuguent en un ouvrage lumineux qui n’aura à souffrir d’aucune comparaison avec la version culte qu’en avait donnée Milos Forman pour le cinéma en 1984. La pièce, qui parle des sacrifices qu’on peut faire devant ce qu’on porte de plus précieux, est riche d’échos avec notre époque conformiste. On tient ici une production menée avec sensibilité qui, à certains moments, atteint le grandiose.

Amadeus

Texte : Peter Shaffer. Traduction : Pol Quentin. Mise en scène : Alexandre Fecteau. Direction musicale : Anne-Marie Bernard. Une production du Trident, jusqu’au 19 mai.