Lumière sur un créateur de l’ombre

Pour «Lamelles», Cédric Delorme-Bouchard s’est inspiré d’essais écrits par une variété d’architectes, dont le Finlandais Juhani Pallasmaa.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Pour «Lamelles», Cédric Delorme-Bouchard s’est inspiré d’essais écrits par une variété d’architectes, dont le Finlandais Juhani Pallasmaa.

Cédric Delorme-Bouchard préfère l’ombre. Au sens figuré comme dans sa pratique de concepteur lumière. « Je pense que c’est ce qui m’intéresse le plus dans la lumière. Je suis fasciné par tout ce qui est nocturne. »

Il s’apprête pourtant à émerger de cette (relative) obscurité en signant une première création, Lamelles. Une transition peu fréquente au Québec. « Ici, on n’est pas habitués à voir des concepteurs s’attaquer à la mise en scène, opine-t-il. Ce sont plutôt des comédiens ou des auteurs qui le font. Alors que les Bob Wilson ou Romeo Castellucci viennent du milieu des arts visuels… Moi, j’ai toujours su que j’allais créer un projet personnel. Et je n’ai pas l’impression d’explorer quelque chose de complètement différent. C’est la suite logique de mon parcours. »

Les concepteurs craindraient-ils que leurs créations semblent formalistes, peu théâtrales ? Pourtant, Lamelles n’est pas un show d’éclairage, insiste Cédric Delorme-Bouchard. « Oui, la lumière est omniprésente, c’est avec elle que la trame a été bâtie. Mais c’est un spectacle aussi accessible qu’un autre, si on ose aller vivre l’expérience. »

Si l’artiste de 27 ans se sent mûr pour faire le saut, ce n’est en tout cas pas parce que le travail lui fait défaut : il a signé près d’une trentaine de conceptions cette année. Et la saison prochaine, il créera sa centième depuis son baccalauréat en scénographie à l’UQAM — une formation qui regroupe tous les domaines de conception — en 2013. Son cursus compte quelques scénographies, mais surtout des compositions de lumière, son outil privilégié.

Recherche esthétique

« On fait de la magie avec la lumière, explique-t-il. C’est un médium qui me fascine par son pouvoir d’apparition et de disparition, sa capacité de transformer. C’est une écriture dans le temps, aussi. Et pour moi, ça en fait un langage très proche de la mise en scène. »

Le posé concepteur s’inscrit d’ailleurs en faux contre l’utilisation des termes éclairage ou éclairagiste. « La lumière ne sert pas juste à éclairer la scène. C’est un langage porteur de sens, qui influe sur la perception qu’on a de l’espace, de la représentation. Ce qui m’intéresse, c’est de bâtir un langage cohérent. Je travaille avec des metteurs en scène avec qui on peut créer en étroite collaboration. Parfois, les idées de lumière influencent la mise en scène, et vice versa. »

Cédric Delorme-Bouchard a construit avec certains créateurs, comme Angela Konrad ou Philippe Cyr, une recherche esthétique qui s’inscrit dans la durée. Celui qui oeuvre aussi en danse contemporaine (Dance Me, des Ballets jazz de Montréal), pour des expositions et des opéras, se garde toutefois d’enchaîner les contrats en série. Il en a refusé beaucoup. « Je suis intéressé par des projets qui vont m’animer dans ma quête artistique. Les concepteurs sont aussi des créateurs. Alors, je vais choisir les propositions qui résonnent avec mes questions personnelles. »

Il avoue d’ailleurs sa déception lorsque certains théâtres oublient de mentionner l’équipe de conception lumière sur l’affiche ou le dépliant publicitaire d’une pièce. « C’est quand même hallucinant, alors que les concepteurs sont le noyau dur, avec le metteur en scène, qui crée ce spectacle… »

Mur de lumière

Pour Lamelles, le créateur s’est inspiré d’essais écrits par une variété d’architectes, dont le Finlandais Juhani Pallasmaa. Un panorama de visions « vraiment intéressantes traitant de la place de l’architecture dans l’espace public, le politique, les rapports entre êtres humains. Tous les sens participent à l’expérience d’un lieu ».

Issu du mémoire-création élaboré pour sa maîtrise en mars 2017, l’objet se centre sur le concept de seuil et de limite. Soit « ce qui sépare deux espaces, au sens très large ». La frontière entre l’intérieur et l’extérieur, le privé et le public, soi et l’autre, notre corps et l’environnement…

Si elle s’appuie sur des textes (y compris Espèces d’espaces de Georges Perec), cette oeuvre à la limite du théâtre, de la danse et de l’architecture en traduit « toute la beauté, la poésie » dans une expérience sensible, sensorielle. Sans mots, mais soutenu par une composition sonore « admirable » de Simon Gauthier.

La scène de l’Usine C est divisée par une ligne blanche au sol. La trame du spectacle s’est bâtie dans les rapports entre ce mur de lumière et les corps de sept performeurs (Laurence Castonguay Emery, Mélanie Chouinard, Jennyfer Desbiens, Danielle Lecourtois, Emanuel Robichaud, Myriam Foisy et Alexis Trépanier).

Lamelles se rapproche tantôt davantage de la chorégraphie, tantôt de l’écriture scénographique. « C’est un jeu d’apparitions et de disparitions. Le mouvement des corps décide de ce qu’on voit ou pas. On joue avec la perception de l’oeil, aussi. Certaines scènes sont dans une obscurité quasi complète, ne montrant que des fragments. Parfois, la fumée fait apparaître la lumière elle-même, qui devient presque tangible. »

Cette première n’est pas qu’un essai pour le nouveau metteur en scène. Cédric Delorme-Bouchard a déjà deux créations programmées pour les années prochaines. Il va devoir s’habituer à la lumière…

Lamelles

Mise en scène, conception lumière et scénographie de Cédric Delorme- Bouchard, regard extérieur d’Angela Konrad, coproduction de Chambre noire, du 2 au 4 mai, à l’Usine C. En supplémentaire le 5 mai à 16 h.