Evelyne de la Chenelière fait l’éloge de l’incertitude

L'auteure sur la scène en montage de «La vie utile», en compagnie de la metteure en scène Marie Brassard et des comédiens Christine Beaulieu, Jules Roy Sicotte, Sophie Cadieux et Louis Negin
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L'auteure sur la scène en montage de «La vie utile», en compagnie de la metteure en scène Marie Brassard et des comédiens Christine Beaulieu, Jules Roy Sicotte, Sophie Cadieux et Louis Negin

C’est plus qu’un texte, c’est une expérience. » Ainsi Evelyne de la Chenelière qualifie-t-elle sa nouvelle création, La vie utile. Inspiré par le « chantier d’écriture » que la dramaturge a poursuivi durant sa résidence à l’Espace Go, l’objet théâtral en restitue la longue démarche sédimentaire, une superposition de couches qui « invite à une lecture ne s’adressant pas uniquement à la part rationnelle, mais à l’inconscient, aux mémoires enfouies ».

Pour mettre en scène cette matière fragmentée « qui appelle une écriture de plateau », l’auteure et comédienne a illico songé à Marie Brassard, qui l’avait dirigée dans La fureur de ce que je pense. Celle-ci a à son tour eu envie de retravailler avec certaines des interprètes de ce spectacle-événement créé en 2013 — et qu’elles viennent tout juste de présenter à Madrid. La vie utile réunit ainsi Christine Beaulieu, Sophie Cadieux et Evelyne de la Chenelière elle-même (en plus de Louis Negin et de Jules Roy Sicotte).

Pendant trois ans, donc, la dramaturge avait recouvert de mots et d’images, sous la forme du palimpseste, un mur à l’entrée du théâtre. « D’une certaine façon, je proposais l’anti-produit culturel », explique-t-elle lors de notre rencontre dans son lumineux logis du quartier Villeray. « C’était la célébration de l’errance et de l’incertitude qui [précède] la forme aboutie. »

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «La langue maternelle et la religion sont des cadres dont il est difficile de se détacher. Une fenêtre à travers laquelle on voit la vie, la mort, le temps», dit Evelyne de la Chenelière.

Elle considère cette expérience comme un « point de non-retour » dans sa réflexion sur la pratique théâtrale, par rapport à une vision productiviste. Pour Evelyne de la Chenelière, l’espace créatif loge dans une oscillation entre une « extrême porosité par rapport au bruit du monde » et un désir de s’en retirer.

« C’est troublant, parce qu’on est perpétuellement tiraillés. Mais c’est peut-être précisément dans cette tension que je suis la plus authentique. Pour rester libres, il faut parfois se questionner sur notre nécessité, en tant qu’artistes, de créer encore. Malheureusement, à notre époque, la notion d’engagement glisse trop souvent dans une perception très utilitaire de l’art. Elle doit prendre une couleur politique ou sociale identifiable pour prétendre à la nécessité. Mais moi, j’ai besoin de réaffirmer que ressentir le monde, c’est aussi un engagement. »

Avec La vie utile, Evelyne de la Chenelière avait envie d’essayer une forme d’écriture rendant compte d’une épaisseur temporelle « vraiment dure à concevoir » : l’auteure de Septembre a imaginé l’espace mental d’une femme au moment d’un trépas inattendu. La pièce, qui déplie ce temps psychique, laisse beaucoup de place à l’interprétation. La Jeanne qui plaide auprès de la Mort en personne de lui accorder plus de temps se souvient-elle d’une version plus jeune d’elle-même ? Ou cette autre Jeanne qu’on voit chuter de cheval se projette-t-elle plutôt dans un futur qui n’adviendra jamais ?

Notre rapport à l’érotisme

Cette « rétrospection vertigineuse » d’une existence révèle en tout cas « l’essence de ce qui nous anime toute une vie ; notre rapport à l’érotisme, au sens large du terme. C’est un spectacle là-dessus, finalement : sur comment vivre et mourir avec son corps, ses pulsions, son désir de l’autre. Et tout ça est beaucoup régi par notre héritage religieux et par [notre condition] d’êtres parlants ».

La créatrice aime pratiquer « l’exercice de l’arrachement » afin de remettre en question tout ce qui devient engourdi par l’habitude, dont la langue. Écrire debout, couchée ou perchée durant le chantier d’écriture lui a ainsi permis de voir les mots autrement.

Mais pour renouveler sa perception, il faut d’abord reconnaître que « notre regard est très orienté par des apprentissages fondateurs ». « La langue maternelle et la religion sont des cadres dont il est difficile de se détacher. Une fenêtre à travers laquelle on voit la vie, la mort, le temps. »

On pourrait croire que le Québec s’est éloigné du catholicisme, mais l’auteure juge qu’il imprègne toujours notre psyché. « Collectivement, on s’est tellement convaincus qu’on s’en était débarrassés qu’on a perdu contact avec cette connaissance. Et donc avec le pouvoir de critiquer un système moral avec lequel on a été nourris par intraveineuse… Pour tendre vers la liberté de son imaginaire, comme de sa manière d’envisager l’autre, on doit admettre que c’est encore très constitutif de ce qu’on est. »

La langue et la religion : systèmes rigides, où est présente la notion de faute, et qui résistent « beaucoup à l’ambiguïté des choses ». À l’incertitude. « On est habitués à ce que toute réflexion doive aboutir à une conclusion. Ce qui ne représente pas forcément la vie telle qu’elle est. »

La pièce intègre d’ailleurs une figure de l’ambiguïté : Jeanne d’Arc, à la fois sainte et guerrière, « vierge et extrêmement érotique », symbole récupéré par l’extrême droite… « C’est un personnage en creux, que chacun a interprété comme ça l’arrangeait. »

Ambivalence linguistique

L’auteure de Lumières, lumières, lumières se dit fascinée depuis longtemps par la difficulté, voire l’impossibilité, de faire correspondre la pensée à sa communication. Ce fossé « est aussi un endroit de tension extrêmement riche. Je pense que c’est ce qui me lie à l’écriture : l’éternelle déception du langage, mais aussi l’éternel éblouissement devant sa capacité à entraîner notre pensée plus loin ».

L’humour présent dans la pièce jaillit de cet écart de la communication. Le personnage de la mère représente ainsi « l’impouvoir fondamental des parents à présenter le monde à leurs enfants de façon honnête, mais sans les terrifier » (rires).

Si elle trouve, justement, difficile de mettre en mots la nature de sa pièce, l’excitation d’Evelyne de la Chenelière devant le spectacle en devenir n’a rien d’ambigu. L’auteure est emballée par la démarche de Marie Brassard, qui s’entoure d’une équipe de créateurs dès le début du processus.

« Elle a envie de créer quelque chose qui se rapproche à la fois de la symphonie et d’une expérience s’adressant à tous les sens. Souvent, dans notre vision du théâtre, le texte a une espèce d’autorité sur la proposition. Ici, ce sont les écritures qui prennent en charge le sens du spectacle. On a très hâte de le partager ! Comme artiste, on fabrique ce qu’on aimerait voir. Et je crois que ce qu’on est en train de créer, on le voit très peu sur nos scènes. Précisément parce que c’est en marge de l’utilité de l’art. »

La vie utile

Texte d’Evelyne de la Chenelière, mise en scène de Marie Brassard, une coproduction GO + Festival TransAmériques, avec la collaboration d’Infrarouge, du 24 avril au 1er juin, à l’Espace Go.