«L’idiot» contre l’orgueil

Étienne Lepage et Catherine Vidal n’en sont pas à leur première collaboration.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Étienne Lepage et Catherine Vidal n’en sont pas à leur première collaboration.

« Au départ, on s’est dit que Dostoïevski allait être à notre service, qu’on allait le prendre, le piller et dire ce qu’on voulait. On a un peu changé d’avis en cours de route : c’est quand même pas mal, ce qu’il a écrit. » La metteure en scène Catherine Vidal et l’auteur Étienne Lepage blaguent ensemble à propos du premier élan qui les a portés lorsqu’ils ont commencé à adapter L’idiot pour les planches du Théâtre du Nouveau Monde. Reste que l’impulsion leur est vitale. Le duo — qui a maintes fois collaboré — entrevoit alors la grande liberté d’une telle entreprise en plus du travail de longue haleine qui les attend, et s’y livre.

Considéré comme l’un des grands écrivains du 19e siècle, « Dostoïevski a été en quelque sorte victime de traductions extrêmement policées », souligne Vidal. Jusqu’à l’intervention d’André Markowicz qui, dans les années 1990, a traduit en français les oeuvres complètes du célèbre romancier russe en mettant de l’avant son côté brouillon, son refus d’un style fleuri, ses nombreuses répétitions et, surtout, l’oralité essentielle à ses textes.

Le mariage semble parfait pour Vidal et Lepage. Elle, une habituée des adaptations depuis, entre autres, ses mises en scène du Grand cahier d’Agota Kristof et d’Amuleto de Roberto Bolaño. Lui, un auteur qu’on a surtout connu grâce à ses personnages qui se cherchent en parlant et en testant leur parole, notamment dans Rouge gueule et La Logique du pire.

Rapidement, le duo choisit de s’éloigner de la Russie et ôte tous les lieux du récit. En prolongeant le travail de l’oralité de Markowicz, une langue québécoise est adoptée, sans que l’histoire du prince Mychkine se déroule pour autant au Québec. « On est dans le territoire de la fiction », explique la metteure en scène. Porter une attention aux détails d’une transposition des lieux sur scène l’intéresse moins que de travailler des « dynamiques spatiales » lui permettant « d’utiliser les crayons du théâtre ».

Une psychologie de l’action

Il y a peut-être aussi quelque chose de fondamentalement théâtral dans l’écriture de Dostoïevski. Lepage estime que c’est parce que « les personnages parlent toujours avec un plan derrière la tête. Quand quelqu’un raconte un truc, c’est peut-être pour faire pitié et ensuite demander de l’argent. C’est hyper psychologique, mais toujours dans l’action. » Les personnalités en scène, on les découvre en les voyant se débattre, mentir et se trahir.

Ce carnaval de gens « complètement fous, déchaînés et ridicules » est toutefois bien loin d’exprimer un propos dénonciateur, et sert plutôt à mettre en scène l’orgueil des humains. Lepage célèbre la beauté, l’intelligence et la grande acuité du travail de Dostoïevski, qui arrive à exposer une dynamique qu’il compare à celle d’une cour d’école, où « tout le monde se tire les cheveux, mais personne n’est méchant ».

Il continue : « Les personnages pourraient penser aux autres avant de penser à eux-mêmes. Comme nous, d’ailleurs. Mais ce qui va tous nous perdre, c’est l’orgueil. Quand on se sent humilié, attaqué ou victime d’une injustice, on se braque et on arrête de donner le bénéfice du doute. On cesse d’essayer de comprendre pourquoi les autres en arrivent à tel discours ou à tel comportement. On ne voit les choses que de notre point de vue et on pompe notre propre colère. Ce n’est pas par mesquinerie, c’est vraiment par orgueil. »

À l’inverse des superhéros

L’arrivée d’un personnage dépourvu d’orgueil est d’ailleurs le point de départ du récit. Interprété dans la pièce par Renaud Lacelle-Bourdon, celui qui a mis le roman entre les mains de Vidal, le prince Mychkine évolue au sein d’une petite société avec une attitude tellement altruiste, bienveillante et sans malice, qu’il bouleverse tous ceux qui le rencontrent. Et comme nous, ceux-ci s’interrogent à savoir s’il est génial, ou plutôt niais, un peu abruti, idiot.

« Cette figure me fait du bien, explique Vidal. Le prince ne peut pas exister, mais il est tellement magnifique qu’on a envie d’y croire. » Ce personnage s’offrant complètement au monde et devant qui les autres baissent les armes arrive à « dévoiler tous nos mécanismes de défense par rapport à l’autre, à l’étranger ».

Enthousiaste, Lepage ajoute qu’il s’agit de l’inverse de ce que racontent les omniprésents films de superhéros, dans lesquels on fait la justice par la violence en martelant que l’important, c’est la force. « C’est toujours la même chose : un justicier s’élèvera d’entre ceux qui ont raison, pétera les gueules de ceux qui ont tort, et fera les choses de force, selon son propre jugement. Et il deviendra tellement puissant qu’il n’aura plus besoin d’être moral. »

Vidal renchérit : « Et tout le monde s’isole en accumulant sa force chacun de son côté. Le personnage de l’idiot, même s’il sait qu’il va passer pour un idéaliste, tente de rappeler qu’une véritable fraternité ratisse bien plus large. » Et Lepage continue : « Le discours du prince — qui a l’air d’un homme simple et faible — s’impose comme beaucoup plus radical. » Puisqu’il fait confiance aux humains, il choisit de ne pas intervenir dans leurs vies. Même s’il pressent l’arrivée d’un malheur, il s’en veut aussitôt d’avoir supposé qu’un humain choisisse de faire le mal. « Et c’est insupportable de le voir aller », ajoute en riant l’auteur.

C’est peut-être dans cette rencontre entre l’idiot et les autres qu’apparaît l’esprit de Dostoïevski. Selon Lepage, « il présente des humains avec de belles et moins belles âmes pour soulever la question : l’humanité est-elle bonne ou mauvaise ? Et il écrit en cherchant précisément à ne pas élucider l’affaire. Il tente plutôt de faire ressentir, avec le plus de force possible, l’impossibilité de choisir, de trancher. Il s’efforce d’exposer une ambiguïté, une incertitude par rapport à la qualité de l’âme humaine. »

L’Idiot

Une création d’Étienne Lepage et de Catherine Vidal d’après le roman de Fiodor Dostoïevski. Texte d’Étienne Lepage. Mise en scène de Catherine Vidal. Présenté au TNM du 20 mars au 14 avril.