«Amok»: la fièvre d’une brute

Au fil de son récit nourri d’observations et de commentaires, le protagoniste révèle à quel point ses relations avec les femmes et les indigènes sont difficiles.
Photo: Gracieuseté de la production Au fil de son récit nourri d’observations et de commentaires, le protagoniste révèle à quel point ses relations avec les femmes et les indigènes sont difficiles.

Le spectacle interprété et écrit par Alexis Moncorgé à partir d’une nouvelle de l’écrivain autrichien Stefan Zweig célèbre à Montréal sa 300e représentation. C’est donc dire qu’il y en a eu des spectateurs pour applaudir Amok, un solo se déroulant en 1912 dans lequel un médecin raconte la rage fiévreuse qui s’est emparée de lui durant son séjour en Asie. Le succès de la pièce s’explique peut-être par une certaine maestria dans l’interprétation de l’acteur. Il s’agit toutefois aussi d’un jeu maniéré qui ne charme pas tous les publics.

Dans une jolie pénombre, un homme se présente aux spectateurs en les priant de ne jamais mentionner qu’ils l’ont aperçu sur ce bateau quittant l’Asie. Entre quelques lampes et caisses de bois, le personnage européen raconte comment il en est venu à pratiquer la médecine aux Indes. Il relate ensuite sa rencontre avec une femme hautaine venue lui réclamer une procédure illégale. Les négociations virent mal et le départ précipité de la femme allume une folie chez l’homme qui la poursuit, comme possédé par une fièvre. Elle le fuit jusqu’à sa perte, et le médecin ne tardera pas à sombrer lui aussi.

Au fil de son récit nourri d’observations et de commentaires, le protagoniste révèle à quel point ses relations avec les femmes et les indigènes sont difficiles. Il méprise et violente ceux qu’il appelle les « Jaunes ». Quant à l’amour qu’il ressent pour la femme blanche venue le visiter, il se manifeste par une envie de la posséder, et surtout, de l’humilier.

La décision de Moncorgé de retirer le narrateur de la nouvelle, un voyageur racontant sa rencontre avec ce fou, semble de prime abord une belle décision théâtrale permettant de simplifier la représentation. Mais en procédant ainsi, il nous prive d’un intermédiaire susceptible de nous faire ressentir de la fascination et de la compassion à l’égard de cet antihéros posant en victime. Son rapport trouble à l’altérité, qui semble traverser la nouvelle originale écrite en 1922, manque alors de relief.

À partir de ce choix narratif menant à peu de matière réflexive, l’appréciation du jeu de Moncorgé est déterminante pour le plaisir que peut procurer la pièce. Certains trouveront leur compte dans la maîtrise, la rigueur et l’aisance du jeune comédien. Les intonations appliquées de ses paroles et ses interruptions calculées se marient très bien à la mise en place dynamique de Caroline Darnay.

Mais cette interprétation typée et affectée est aussi susceptible d’ennuyer. On peut rapidement se lasser de cet univers fait d’étranges conventions où il semble naturel de rythmer ses paroles en claquant constamment ses talons sur le sol, où il paraît sérieux de mimer avec emportement la rédaction d’une lettre, et où tourbillonner sur soi-même est une manifestation valable de la félicité.

Amok

D’après la nouvelle de Stefan Zweig, adaptation et interprétation d’Alexis Moncorgé, mise en scène de Caroline Darnay. Présenté à la Cinquième Salle de la Place des Arts jusqu’au 25 février.