«Demain matin Montréal m’attend»: du désir d’en jeter plein la vue

En enfilant les tenues de scène de Lola Lee, Hélène Bourgeois Leclerc entre dans son premier Tremblay, adapté par René Richard Cyr.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir En enfilant les tenues de scène de Lola Lee, Hélène Bourgeois Leclerc entre dans son premier Tremblay, adapté par René Richard Cyr.

C’était un petit cabaret, un souper-spectacle pondu par Michel Tremblay et François Dompierre pour animer le jardin des Étoiles de Terre des hommes durant l’été 1970. Devant le succès rencontré, Demain matin Montréal m’attend est remonté deux ans plus tard, en version augmentée, avec notamment Louise Forestier, Denise Filiatrault, Denyse Proulx et André Montmorency. Imparable, la ritournelle-titre tourne en boucle depuis dans l’imaginaire collectif : bien des générations de Québécois savent qu’il est désormais inutile de chercher Louise Tétrault à Saint-Martin, puisqu’elle a sacré son camp en ville.

Dans les années 1990, Denise Filiatrault avait appliqué le traitement music-hall grand luxe à cette fable qui traite de la cruauté d’un tout petit show-business, un milieu qui reproduit à son échelle la désillusion des aspirantes vedettes d’Hollywood et de Broadway. Pour sa part, le metteur en scène René Richard Cyr préfère parler de théâtre musical : « Je cherche la même vérité dans le jeu que ce que le théâtre exige, avec le souci de dépeindre un milieu avec justesse. Les chansons ne sont pas que des prétextes pour des “numbers” qui en mettent plein la vue, elles doivent permettre de dire ce qui ne peut être dit, révéler des secrets, faire avancer l’action. »

Faire chanter du Michel Tremblay n’est plus nouveau pour l’adaptateur-metteur en scène derrière l’immense succès de Belles-soeurs et la résurrection de Sainte Carmen de la Main, chaque fois sur des musiques de Daniel Bélanger. Point besoin cette fois-ci d’avoir recours à un compositeur, les airs de Dompierre ne demandant qu’à être revigorés. « J’ai voulu conserver la simplicité des arrangements musicaux originaux, qui ont quelque chose d’assez naïf, d’assez candide », dit Cyr, qui a confié la direction musicale du spectacle à Chris Barillaro.

Tremblay, c’est inimaginable. En ce moment, il est là avec nous. Pour moi, c’est comme pouvoir manger avec Molière. C’est Les Rougon-Macquart, c’est Zola, c’est Balzac! C’est un immense portraitiste.

Cette même candeur imprègne aussi les numéros dansés, comme un rappel du fait que le milieu dépeint ne brille pas particulièrement par sa rigueur et son degré de sophistication : « Dans le texte, Lola Lee dit : “Crisse, vous faites pas les chorégraphies comme du monde !” Il faut se servir de cette indication-là et assumer qu’il y a des moments particulièrement mauvais ! »

En enfilant les tenues de scène de Lola Lee, Hélène Bourgeois Leclerc entre dans son premier Tremblay, dont elle fut de tout temps une lectrice vorace. Quand son metteur en scène avance que l’oeuvre et ses références sont tant empreintes des années 1970 qu’une actualisation esthétique et dramatique pèserait lourd, elle opine, avant de préciser : « Ce qui est encore d’actualité, c’est ce désir-là de devenir quelqu’un, principalement dans le regard des autres ; de quitter un monde pour en découvrir un autre, de vouloir en jeter plein la vue. La petite Louise, qui arrive en ville pour devenir une grande vedette comme sa soeur, va découvrir que Lola n’est que la grande vedette d’un bien petit monde… et pour combien de temps encore ? On est vraiment dans l’illusion, la désillusion, les rêves, la quête de soi… En ce sens-là, ça ne se démode pas. »

Monde cruel que celui du spectacle, avec ses mécanismes capricieux, les envies toujours volatiles de son public et les mesquineries inhérentes découlant de l’état perpétuel de compétition entre les prétendants de tous âges. Cette ingratitude ne frappe-t-elle pas particulièrement les femmes ? Tout à fait, pensent les deux artistes.

« C’est un métier où on est sans cesse scrutée, vue, évaluée. Le show parle du passé, du présent et du futur de ça, avec au centre l’artiste accomplie qui veut durer, et qui voit les petites jeunes qui poussent, qui arrivent en étant tellement plus belles, plus fines, multitalentueuses. Tu as aussi celle qu’elle a elle-même tassée jadis, l’actrice qui vieillit et qui en est consciente », explique l’interprète de Lola, soulevant du même souffle la générosité de l’écriture tremblayenne à l’égard des rôles féminins, tous pourvus d’une grande intériorité.

Être une autre

René Richard Cyr se souvient qu’à l’École nationale de théâtre, André Brassard l’avait dirigé dans un montage dramatique de son cru où l’on raboutait des extraits de pièces de Tremblay, de Jean Genet et de Paul Claudel. Circonspects devant cet amalgame étrange, les étudiants avaient été trouver le maître, grand complice de l’auteur des Belles-soeurs, afin d’avoir des explications. « Son fil, c’était ce désir des personnages d’être quelqu’un d’autre. Louise Tétrault, elle ne se cherche pas une voix, elle veut imiter celle qui la précède. Qui elle-même est encore prise dans une espèce de Brésil à la Alys Robi, dans une culture fantasmée très loin de la nôtre. »

Il rappelle aussi qu’avec Demain matin..., Tremblay quittait son Plateau Mont-Royal pour aboutir coin Sainte-Catherine et Saint-Laurent, plusieurs années avant Hosanna ou Sainte Carmen.« Lui aussi, il arrivait en ville ! » souligne en souriant Bourgeois Leclerc, faisant ainsi référence à la faune nocturne des boîtes de nuit ici mise en scène pour la première fois, avec ses prostituées, ses travestis, ses chanteuses à la petite semaine.

L’adaptation qui prend l’affiche cette semaine au Théâtre du Nouveau Monde est complétée par quelques emprunts discrets à d’autres oeuvres de Michel Tremblay, dont Les belles-soeurs,et les scénarios des films Françoise Durocher, waitress et Il était une fois dans l’Est. Ce que permet notamment la grande intertextualité de ses oeuvres, immense toile sur plus d’un siècle, avec ses lignées, ses tragédies, ses échos par-delà le temps.

« Tremblay, c’est inimaginable. En ce moment, il est là avec nous. Pour moi, c’est comme pouvoir manger avec Molière. Je m’imagine dans 50 ans, le ou la jeune artiste qui va relire et relier tout ça en ordre chronologique, les romans et les pièces. C’est Les Rougon-Macquart, c’est Zola, c’est Balzac ! C’est un immense portraitiste », déclare Cyr à propos de l’écrivain né il y a 75 ans, en plein tricentenaire de Montréal.

Demain matin Montréal m’attend

De : Michel Tremblay. Musique : François Dompierre. Adaptation et mise en scène : René Richard Cyr. Une production de Spectra Musique, en collaboration avec le Théâtre du Nouveau Monde. Présentée au TNM du 13 au 25 juin, dans le cadre des FrancoFolies de Montréal. En reprise au TNM du 19 septembre au 14 octobre.