Théâtre: les doux virtuoses de rien du Bureau de l’APA

Simon Drouin et Julie Cloutier Delorme parlent de leur méthode de travail et de leur spectacle «Entrez, nous sommes ouverts».
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Simon Drouin et Julie Cloutier Delorme parlent de leur méthode de travail et de leur spectacle «Entrez, nous sommes ouverts».

Apparu sur le radar à Québec en 2001, le Bureau de l’APA raboute, détourne, éparpille et connecte depuis lors. Champions de la bricole, les faux bureaucrates du théâtre en sont à leur seconde présence au Festival TransAmériques et s’installent de nouveau à l’Espace libre, où ils ont déjà proposé La jeune-fille et la mort et Les oiseaux mécaniques. Leur nouveau bordel, Entrez, nous sommes ouverts, s’annonce comme un petit délire pondu par un électricien conceptuel : on y joue sur tous les sens de la mise en réseau, de l’échange, de la tension.

Au coeur de leur démarche, une humilité doucement revendiquée, celle de n’être bons dans rien. Julie Cloutier Delorme, bidouilleuse sonore, explique : « Je n’ai jamais été une personne capable d’aller vraiment loin dans une affaire : en tant que DJ, je suis capable de faire un peu de scratch, un peu de rythme avec le vinyle, un peu de mixage selon la technique du beatmatching… Mais je ne maîtrise rien à fond. D’où l’obligation de recycler des choses que j’ai vues autour de moi, de mélanger les effets et les techniques, de glaner des sons enregistrés ici et là. Je le faisais sans m’en rendre compte, et c’est en rencontrant le Bureau de l’APA que je me suis reconnue comme praticienne d’un art interdisciplinaire. »

Simon Drouin, partenaire artistique et de vie, la rejoint sur ce terrain. Après une formation en théâtre à l’Université Laval, il ne se sentait ni comédien ni metteur en scène. D’où le choix de la dénomination « Bureau » plutôt que « Théâtre » ou « Compagnie » au moment de baptiser l’entité qu’il a cofondée il y a 15 ans, avec sa collègue de classe Laurence Brunelle-Côté. « Nous n’étions même pas convaincus de vouloir nous revendiquer du milieu artistique ; peut-être que c’était plutôt une forme de philosophie ou de sociologie alternative qu’on cherchait, d’autres manières de réfléchir. Assez rapidement, ce qui s’est imposé, ç’a été le goût de développer les compétences nécessaires à la réalisation de chaque projet à mesure que ce dernier se développe, plutôt que de partir d’un langage et de ses possibilités. »

Indiscipliné

Le patenteux, aussi membre de L’Orchestre d’hommes-orchestres, s’affiche donc comme performeur et concepteur, encore là non sans une légère réticence. Au Bureau, on se dit « indiscipliné », refusant ainsi le cantonnement dans un seul champ artistique tout en mettant à distance une certaine idée de l’ascèse et du dévouement à l’égard de l’art. « La discipline, c’est s’appliquer à quelque chose de manière constante afin de la maîtriser. Comment dois-je construire mes journées de façon à améliorer ma pratique, à exercer convenablement mon métier ? Ça me mélange vraiment beaucoup de penser à ça, c’est très flou pour moi. Laurence et moi, on nous demande parfois d’animer des ateliers. On refuse parce qu’on ne saurait pas quoi faire ! Notre seule méthode, c’est de nous asseoir autour d’une table, de lancer des propositions, d’aller nous balader, de noter des choses, d’accumuler… »

Outre le fait de reconnaître ses propres limites, n’y a-t-il pas aussi une sorte de geste politique dans cette revendication « indisciplinaire », ce refus de l’étiquette, ce parti pris pour le flou qui va à l’encontre de tous les impératifs de clarté, d’explication, de positionnement ? « Oui, c’est sûr… Mais le mot “politique” aussi, c’est tellement chargé », avance prudemment Simon, qui reconnaît du même souffle que la création en collectif pose des questions capitales sur les notions de hiérarchie, de prise de décision, d’autorité, d’initiative… « Dans Entrez, nous sommes ouverts, enchaîne Julie, la prise de parole est moins présente que dans d’autres spectacles du Bureau. » On peut penser à La jeune-fille et la mort, inspiré des écrits du groupuscule intellectuel de gauche Tiqqun. « Mais le politique, ça peut aussi passer par le geste commis, l’image créée, le chaos qu’on fait sur scène. »

Durant la représentation, les six protagonistes dudit chaos sont munis de pinces et d’autres instruments, question d’être parés à toute dysfonction technique. Le spectateur, lui, a-t-il besoin d’outils pour se joindre à la construction du sens de l’oeuvre ? « On marche toujours sur une mince ligne entre le trop explicite et le trop abscons. Le désarroi du public un peu mêlé, je le partage souvent devant notre fouillis, tout en ayant la conviction que c’est exactement comme ça que les choses doivent être faites », explique Simon Drouin. Julie Cloutier Delorme, quant à elle, y voit une permission accordée à tous, artistes comme visiteurs .« On cherche à créer des occasions de découvrir quelque chose, tous en même temps. »

Entrez, nous sommes ouverts

Création collective du Bureau de l’APA, en coproduction avec Recto-Verso et le Festival TransAmériques. Présentée à l’Espace libre, du 1er au 3 juin.