«100% Montréal»: faire parler les chiffres

Impossible de nier que ce portrait de groupe secoue certains de nos préjugés et renferme des moments bouleversants.
Photo: FTA Impossible de nier que ce portrait de groupe secoue certains de nos préjugés et renferme des moments bouleversants.

Les Berlinois de Rimini Protokoll ouvraient jeudi soir la présente édition du Festival TransAmériques avec un dispositif déjà éprouvé dans une trentaine de villes à travers le monde. Partisans d’un théâtre sans acteur, ces artistes cartographient les métropoles grâce à des échantillons-témoins construits à partir de données démographiques. Dans ce parti pris de donner voix et visages aux chiffres loge la beauté de cet exercice intitulé 100 % Montréal, mais aussi ses limites, voire ses impasses.

Ce sont donc 100 Montréalais, ou plutôt 48 Montréalais et 52 Montréalaises, qui se présentent à nous, emplissant peu à peu l’immense scène du Théâtre Jean-Duceppe. Âgées quelque part entre 4 et 88 ans, ces personnes se résument individuellement en 10 secondes, à la queue leu leu, souvent par le biais d’un objet fétiche. Collectivement, elles seraient représentatives du tissu montréalais en matière d’âge, de genre, de lieu de naissance, du quartier de résidence et de structure du ménage.

La représentation s’articule ensuite, suivant divers jeux, comme une réorganisation constante du groupe en fonction de divers critères, qui tiennent essentiellement aux opinions et aux expériences de vie. Sans surprise, les questions linguistiques et liées à l’immigration comptent parmi les plus délicates, alors que la permanence des chantiers de construction (enfin, presque…) fédère tout le monde dans un bel écoeurement collectif. La foule s’invitera à maintes reprises par ses applaudissements, touchée par un témoignage ou soucieuse d’apporter son soutien à telle minorité fragile ou à telle majorité accablante.

Impossible de nier que ce portrait de groupe secoue certains de nos préjugés et renferme des moments bouleversants : j’avoue en avoir écrasé une au coin de l’oeil lorsque chacun-chacune s’est prononcé sur ce qu’il ou elle estimait être son espérance de vie. Cela dit, la mécanique de l’objet, sa méthodologie pourrait-on dire, laisse songeur sur certains points, quand elle n’irrite pas carrément. Le malaise premier tient à la représentativité : chaque sous-partie de cet échantillonnage de la ville ainsi saucissonnée est-elle censée être le miroir ou le porte-voix de la frange qu’elle incarne ? La binarité des choix de réponses, que peu de participants vont oser contester, est un peu navrante. Au bout du compte, le tout tient à un traitement de la masse qui reste assez comptable, effleurant à peine la sinuosité des parcours et la complexité des enjeux.

L’aspect organisé, chorégraphié, accompagné de l’ensemble, aussi nécessaire soit-il, aura tendance à polir et à policer, appuyant par moments sur le piton des bons sentiments. Ce qui permet à 100 % Montréal de résister en partie à la propreté de sa propre mécanique, ce sont les imperfections, les traces volontaires ou accidentelles d’indocilité, les hésitations, les mots perdus dans la couleur des accents ou les phrasés trahis par la nervosité ou l’inexpérience de la parole publique. Des éléments indomptables qui agissent comme un rappel capital, celui de l’irréductibilité de la ville et de sa population.

100 % Montréal

Conception et mise en scène : Helgard Haug, Stefan Kaegi et Daniel Wetzel. Une production de Rimini Protokoll (Berlin) présentée au Théâtre Jean-Duceppe dans le cadre du Festival TransAmériques, du 25 au 28 mai.