«Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ?» – Un préjugé en vaut bien un autre

Tout en se moquant de certains préjugés, la pièce en reconduit d’autres, sous prétexte d’une universalisation du sujet.
Photo: David Ospina Tout en se moquant de certains préjugés, la pièce en reconduit d’autres, sous prétexte d’une universalisation du sujet.

En choisissant de monter Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ?, adaptation pour la scène du film français du même nom, le Rideau vert et Denise Filiatrault s’avancent sur un terrain fortement miné. Importer un produit culturel à succès qui a suscité la polémique en France pour son traitement à tout le moins primesautier des relations interculturelles, pour un théâtre qui a lui-même essuyé ces dernières années quelques critiques de la même eau, c’est prendre le risque de se peinturer dans le coin. Peut-on rire de tout ? Bien sûr. Reste la manière…

La voie privilégiée ici, c’est l’universalisme bon teint qui renvoie tout le monde dos à dos. Alain, un Québécois typique et de bonne foi (Rémy Girard), père de famille, homme d’affaires honnête qui s’émeut sur du Vigneault comme sur du Falardeau, peut-il être pétri de préjugés raciaux ? Évidemment, proclame-t-on d’emblée… comme tout le monde, s’empresse-t-on d’ajouter. Regardez ses trois gendres : le premier est de confession juive (Ariel Ifergan) et le second est musulman (Vincent Fafard), alors que le troisième (Albert Kwan) est né ici de parents chinois. Sans être de pures caricatures, ils rateront rarement une occasion de se picosser avec des insinuations qui, un soir, les mènent aux coups. La nature humaine, denrée impartialement distribuée à l’échelle planétaire, a le dos large.

Ce relativisme monte d’un cran après l’entracte, alors que débarque Joseph (Widemir Normil), Ivoirien en boubou qui voit d’un mauvais oeil le mariage de son fils avec une Nord-Américaine blanche, laquelle est, on l’aura deviné, la dernière des filles du clan Bouchard. C’est à satiété qu’on répétera et illustrera à quel point le nouveau venu est le pendant africain d’Alain : même oeil soupçonneux, même protectionnisme sectaire, même intolérance. Tous pareils, tous racistes, mais aussi tous attachés à nos racines, amoureux de nos femmes que, pourtant, on néglige, et soucieux du bonheur de nos enfants : voilà qui est, somme toute, réconfortant.

Besoin de preuves supplémentaires qu’on est toujours le bouc émissaire de quelqu’un d’autre ? On a heureusement sous la main une artiste peintre braillarde, un « douchebag » en motoneige et un planificateur de mariages efféminé pour bien nous montrer que tous les clichés se valent. Le fait que ce soit essentiellement les femmes qui font preuve d’ouverture et en viennent à forcer les hommes à se regarder un peu dans le miroir, voilà qui est beau, mais tout aussi réducteur.

Sur les plans formel et esthétique, on n’est pas loin du théâtre d’été, et l’adaptation d’Emmanuel Reichenbach ne parvient pas tout à fait à s’affranchir de ses origines cinématographiques : on multiplie notamment les changements de décor, même pour de courtes scènes. Inégale, la distribution est dominée par son couple vedette, Rémi Girard (Alain) et Micheline Bernard, qui incarne la femme d’Alain, épouse insatisfaite mais maman ravie du « pittoresque » de sa famille et grand-mère charmée par ses petits-enfants métissés.

Tout en se moquant de certains préjugés, Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ? en reconduit d’autres, sous prétexte d’une universalisation du sujet qui finit par en gommer la complexité. Si statuer que le Québec est une société foncièrement raciste serait une bêtise, réduire cette tension à un enjeu individuel et équitablement partagé que pourraient régler beaucoup d’amour et un peu de danse revient, même sous le couvert de la comédie, à noyer le poisson.

Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ?

D’Emmanuel Reichenbach, d’après le scénario de Philippe De Chauveron et Guy Laurent. Mise en scène : Denise Filiatrault. Une production d’Encore Spectacle et 9207-7569 Québec présentée au Théâtre du Rideau vert jusqu’au 10 juin.

1 commentaire
  • Jean-Henry Noël - Abonné 17 mai 2017 09 h 22

    Denyse Filiatreault

    Je n'ai pas vu la pièce. Mais j'ai déjà critiqué en ces pages la position de Madame Filiatreault sur la base de ce qu'elle en disait :


    La diversité
    Je ne comprends pas votre interprétation de la diversité, Madame Filiatreault. Il me semble qu'un bon comédien peut interpréter n'importe quel rôle, quelque soit sa race ou sa religion. Ainsi, Raymond Brassard, je pense, a déjà interprété (mal) Othello au TNM. Ne croyez-vous pas que, dans les pays noirs francophones, les troupes de théâtre n'interprètent pas Molière par exemple.