La pièce «Glengarry Glen Ross» féminise le «boys’ club»

Isabelle Miquelon, pourtant pleine d’aplomb, a tendance à manger ses répliques.
Photo: Laurence Hervieux-Gosselin Isabelle Miquelon, pourtant pleine d’aplomb, a tendance à manger ses répliques.

L’idée est riche et séduisante : féminiser le « boys’ club » immobilier de l’oeuvre maîtresse de David Mamet, afin d’aller voir si oui ou non le capitalisme a un sexe, voilà qui est, malgré tout, assez audacieux. Reste que, pour parvenir à saisir les principales implications du projet mené par Brigitte Poupart, il faut d’abord passer outre au fait que ce Glengarry Glen Ross, présenté pour encore une semaine à l’Usine C, est en partie grevé par des interprétations inégales et quelques choix de mises en scène mal maîtrisés.

Au bureau, l’équipe de vente a de la pression : celles qui ne vendent pas assez ce mois-ci se verront montrer la porte du doigt. Alors qu’elles n’ont rien d’alléchant entre les mains, la haute direction leur refuse de surcroît l’accès à une liste prometteuse de clients potentiels. Le vol de ladite liste et la présence policière qui s’ensuit n’aident pas à diminuer la tension.

Osons le dire, le texte de Mamet, qui date de 1983 et fut l’objet d’une brillante adaptation cinématographique en 1992, accuse partiellement son âge : cinéma et télévision ont développé depuis, et ce, surtout après la crise de 2008, un nouvel imaginaire du capitalisme sauvage, avec ses « traders » et autres banquiers d’investissement. D’une échelle un peu désuète — petits montants, négociations au restaurant chinois… —, le monde dépeint n’en est pas moins actuel dans ses relations humaines impitoyables, tant le néolibéralisme a remodelé les instincts les plus premiers.

La figure dont la féminisation semble à la fois la plus aboutie et la plus porteuse est celle de Williamson, la gérante de l’agence, intermédiaire entre la ligne de front et les grands patrons. Juchée sur des talons aiguilles, le décolleté agressif, Marilyn Castonguay dégage une sexualité glacée, presque robotique, alors que son personnage est pourtant le seul dont les tâches ne nécessiteraient pas, ou si peu, un tel usage de l’image et de l’attraction. Jamais un homme dans sa position ne jouerait ces cartes-là ; qu’on les lui impose ou qu’elle s’y conforme de son propre chef, le double standard est éclatant et déplace brillamment certains enjeux.

Les meilleures scènes sont en effet celles où Williamson affronte la représentante sénior sur le déclin (Micheline Lanctôt, qui trouve lentement mais sûrement son rythme) ainsi que celle où elle se fait vertement rabrouer par la seule vendeuse qui maintient malgré tout son rendement (Guillermina Kerwin, percutante ici, mais trop caricaturale par ailleurs). Dans ces joutes implacables, construites sur des antinomies efficaces comme bureaucratie contre commerce et théorie contre pratique, se répercute toute la perversité du projet de Brigitte Poupart : à notre bonheur théâtral immédiat suscité par le tranchant des répliques succède la culpabilité ambiguë d’avoir joui devant le tableau d’une femme en plantant violemment une autre.

Reste que ces scènes sont les joyaux d’un spectacle qui semblait encore précipité et approximatif à sa troisième représentation. Dans des rôles secondaires, Louise Bombardier est à la limite du clownesque alors qu’Isabelle Miquelon, pourtant pleine d’aplomb, a tendance à manger ses répliques. L’environnement sonore, créé en direct par Stéphan Boucher, et un mobilier réduit à quelques chaises de bureau créent tous deux un décalage intéressant par rapport au réalisme psychologique, mais ce contraste reste peu exploité. L’orchestration des ellipses temporelles ainsi que de la toute dernière scène paraît bancale. Résultat en demi-teinte, donc, pour ce portrait d’un univers qui vomit les tièdes, audacieux ou non.

Glengarry Glen Ross

De David Mamet ; traduit de l’anglais par Enrica Boucher. Adaptation et mise en scène : Brigitte Poupart. Une production de TransThéâtre présentée à l’Usine C jusqu’au 13 mai.