En vers et contre tous

La mise en scène, somme toute assez sage, usant habilement, mais sans grande originalité des ressorts de la distanciation, s’appuie d’abord sur une éclatante distribution de comédiens-chanteurs.
Photo: Yves Renaud La mise en scène, somme toute assez sage, usant habilement, mais sans grande originalité des ressorts de la distanciation, s’appuie d’abord sur une éclatante distribution de comédiens-chanteurs.

Les fables de Bertolt Brecht éclairent notre époque ultra-capitaliste, cela ne fait pas de doute. Dans la Chine imaginaire de La bonne âme du Se-Tchouan comme dans le Québec d’aujourd’hui, l’écart entre les riches et les pauvres ne cesse de se creuser. Tout près, d’autres humains, désespérés d’améliorer leur condition, risquent leurs vies ou se dévorent entre eux.

L’homme est un loup pour l’homme. Voilà ce que les pièces de Brecht expriment inlassablement et souvent avec beaucoup d’acuité. Comme le dit Mackie dans L’opéra de quat’sous : «… la bouffe vient d’abord, la morale ensuite ». Lorraine Pintal, qui n’avait pas fréquenté l’auteur allemand depuis Jeanne Dark, en 1994, a choisi de jeter cette fois son dévolu sur une oeuvre écrite en collaboration avec le compositeur Paul Dessau en 1938, durant la montée du nazisme.

La parabole met en scène le dilemme d’une jeune femme entre le bien et le mal, la générosité et la tyrannie. On y rencontre un dieu, qui voit très nettement dans le coeur des humains, puis des villageois qui sont pour la plupart d’un égoïsme crasse. L’héroïne, la douce Shen Té, lassée de se faire manger la laine sur le dos, prendra, pour qu’on la respecte enfin, les habits d’un homme, son cousin, l’autoritaire Shui Ta. Une intrigue qui offre peu de rebondissements et qui s’accompagne souvent de dialogues didactiques. Sans parler de cette dichotomie pour le moins discutable, posée comme une évidence, entre le féminin vulnérable et le masculin conquérant.

La mise en scène, somme toute assez sage, usant habilement, mais sans grande originalité des ressorts de la distanciation, s’appuie d’abord sur une éclatante distribution de comédiens-chanteurs. Dans le rôle principal, tour à tour candide et déterminée, Isabelle Blais est brillante. Tout comme Émile Proulx-Cloutier, tendre et fourbe dans les vêtements de l’aviateur. Alors que les fonctions de maître de cérémonie vont à Daniel Parent comme un gant, les apparitions de Louise Forestier, France Castel, Linda Sorgini et Marie Tifo sont tout simplement délectables. Benoit Landry est un porteur d’eau fort attachant et Bruno Marcil, un barbier désopilant.

Vous aurez compris que la représentation, qui nous entraîne plus volontiers du côté du divertissement que du politique, a d’abord et avant tout été conçue comme une fête pour les sens. Le ravissement provient en grande partie des superbes musiques de Philippe Brault. Vivement l’album ! Quant aux décors, accessoires, costumes et maquillages, ils parviennent habilement à évoquer le passé et le présent, à entrelacer l’Orient et l’Allemagne. Faute de traduire un regard neuf sur l’oeuvre, le spectacle est beau et défendu avec conviction.

La bonne âme du Se-Tchouan

Texte : Bertolt Brecht. Texte français : Normand Canac-Marquis. Mise en scène : Lorraine Pintal. Au Théâtre du Nouveau Monde jusqu’au 11 février et au Centre national des Arts du 1er au 4 mars.