Énergie positive

La comédienne Christine Beaulieu signe et interprète le texte de «J’aime Hydro», dans lequel elle a intégré son propre parcours, ses doutes, sa vie.
Photo: David Afriat Le Devoir La comédienne Christine Beaulieu signe et interprète le texte de «J’aime Hydro», dans lequel elle a intégré son propre parcours, ses doutes, sa vie.

Pour son troisième spectacle en moins d’un an, la compagnie de théâtre documentaire Porte Parole aborde un autre sujet chaud, Hydro-Québec, mais cette fois avec une nouvelle auteure/enquêtrice, Christine Beaulieu.

« Se pencher sur Hydro-Québec, c’est s’intéresser à nous, à notre histoire », affirme Christine Beaulieu. Après avoir incarné l’alter ego de la documentariste Annabel Soutar dans Grain(s), la comédienne s’est vu confier par celle-ci un rôle autrement exigeant : l’enquête et l’écriture de J’aime Hydro. Durant sa recherche pour le récent Le partage des eaux, la directrice artistique de Porte Parole se serait heurtée à la difficulté de communiquer avec Hydro-Québec. « Parfois, la société d’État refuse d’aller à des tables de discussion. Pour Annabel, cette fermeture devient un sujet de spectacle ! » Sauf que l’auteure de Fredy était débordée.

Et la vedette des films Le mirage et Ceci n’est pas un polar partage une qualité avec cette artiste qu’elle considère comme une mentore : la ténacité. Plus un désir de « rassembler dans leurs différences » les camps antagonistes d’un Québec qu’elles estiment trop divisé. Grâce à cette approche ouverte, ce souci d’écouter et de donner la parole à tous les points de vue, d’équilibrer la discussion, Christine Beaulieu n’a pas eu de mal à obtenir des entrevues avec les différents acteurs du dossier. Et elle se réjouit que, lors de la création au Festival TransAmériques, tout ce beau monde, dont certains « ne se parlent pas dans la vie », sera réuni dans la même salle.

Il y a une sorte de brisure de ce long lien. Beaucoup de citoyens croient que le pacte social est rompu.

 

Beaucoup de contestation grouille autour d’Hydro-Québec ces dernières années. La pièce sonde l’état de la relation entre les Québécois et leur société d’État, symbole d’une prise en charge collective lors de la Révolution tranquille, et longtemps objet de fierté. « Il y a une sorte de brisure de ce long lien. Beaucoup de citoyens croient que le pacte social est rompu. » Au-delà de tous les « conflits latéraux », le principal point de discorde actuel porte sur la nécessité de continuer à construire des barrages, étant donné nos surplus d’énergie. « Certains pensent que cette entreprise n’a plus de sens, non seulement pour des raisons environnementales, mais même sur le plan économique. Est-ce que ça en vaut la chandelle, les milliards qu’on met pour produire de la nouvelle électricité ? »

À une ère où la confiance des Québécois envers leurs institutions est ébranlée, le spectacle pose donc cette question essentielle : est-ce qu’Hydro-Québec agit encore pour le bien commun ? « Il y a un sentiment de trahison chez plusieurs groupes. C’est très émotif. C’est un sujet qui a tout ce qu’il faut pour être dramatiquement intéressant. »

Like-moi pour vrai

La comédienne s’est donc immergée dans un milieu qui l’éloignait drôlement de sa zone de confort, et dans un sujet sur lequel elle était très peu informée au départ. « Ma recherche m’a transformée comme citoyenne. J’ai appris énormément de choses. Et le spectacle aborde aussi la place que chacun d’entre nous fait à l’engagement social. Suis-je responsable de l’avenir de ma société ? » En passant, le titre fait référence à la tendance contemporaine à liker un peu trop à la légère sur Facebook. « On dirait qu’on ne sait plus trop ce que ça veut dire “j’aime” aujourd’hui. Pourtant, c’est important. Une fois qu’on aime quelque chose, on ne peut pas y être indifférent, ça signifie qu’on en est responsable. »

Mais s’engager n’est pas facile, a-t-elle constaté. « Ça prend du temps. Qui a la possibilité d’aller s’informer sur la nouvelle politique énergétique lors d’une consultation publique, un lundi après-midi à Shawinigan ? »

Guidée à l’écriture par la dramaturge Annabel Soutar, la comédienne a intégré dans son texte son propre parcours, ses doutes, sa vie. « Elle me pousse beaucoup à revenir à moi. Elle pense que plus la quête devient personnelle, plus on en sait sur l’enquêtrice, et plus le spectateur s’attache au récit. Mais à mesure que j’avance dans mon projet, je veux qu’il devienne une entreprise collective. » Ne seront ainsi présentés au FTA que trois des cinq épisodes de l’enquête, afin que les spectateurs viennent nourrir la suite de la démarche : ils pourront suggérer des questions à poser aux intervenants que la comédienne interviewera après chaque représentation.

S’adressant directement au public (un peu à la manière de Robert Lepage dans son solo 887, compare-t-elle), Christine Beaulieu va donc incarner son propre rôle, tandis que Mathieu Gosselin campera tous ses interlocuteurs. La créatrice est ravie de la forme légère, qu’elle dit inédite au théâtre, développée dans J’aime Hydro. Centré sur le contenu, ce show parfois « très drôle » passe essentiellement — sauf pour des illustrations poétiques — par le son. « On va enregistrer le spectacle pour en faire des balados. On veut que l’enquête soit accessible à tous les Québécois. » Un désir qui coule de source.
 

J’aime Hydro

Un spectacle de Porte Parole + Champ gauche. Texte et idéation : Christine Beaulieu. Dramaturge : Annabel Soutar. Mise en scène : Philippe Cyr. Du 6 au 8 juin, au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui.