La vie au-delà de l’horreur

Les interprètes Maude Guérin et Étienne Pilon dans la pièce «Après» de Serge Boucher
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Les interprètes Maude Guérin et Étienne Pilon dans la pièce «Après» de Serge Boucher

Une ombre plane sur la nouvelle pièce de Serge Boucher. Un nom qui n’apparaît nulle part dans Après, mais qui va sûrement hanter l’esprit des spectateurs : Guy Turcotte. Ce père indigne qui n’est pas loin d’avoir été l’homme le plus haï du Québec. Le sujet reste sensible, même si le dramaturge s’est éloigné du fait divers pour écrire une fiction et qu’il dépeint une situation loin de toute médiatisation, qui a lieu après l’acte horrible, et avant le procès.

L’auteur de 24 poses dit ne jamais s’interroger en cours d’écriture si son oeuvre « va faire mal », même lorsqu’il s’inspire de sa famille. Il a pleinement réalisé sa teneur potentiellement explosive par les réactions de ses premiers lecteurs, y compris son metteur en scène fétiche, René Richard Cyr. En gros : « C’est effrayant, mais il faut monter la pièce ! » Le dramaturge est conscient qu’il aborde le tabou absolu : le meurtre d’enfants. Les seules victimes, dit-il, qui semblent encore capables de nous émouvoir, en dehors des attentats terroristes « spectaculaires ».

Pourtant, il affirme que le cas du chirurgien ne l’a pas inspiré « tant que ça ». Moins en tout cas qu’un drame familial survenu à peine quelques semaines avant, et dont la mère, Cathie Gauthier, fut la seule survivante. Une tragédie qui est loin d’avoir provoqué la même ampleur médiatique à cause de la différence de statut social, selon l’auteur. « J’ai l’impression que la misère, ça nous touche moins. Et lorsqu’il s’agit de gens en difficultés économiques, on a déjà des éléments de réponse. Avec l’affaire Turcotte, on n’avait pas de repères. Comment un homme aussi instruit peut-il avoir fait ça ? Et parce que ça aurait pu être nous. Je pense qu’on peut tous sauter une coche. » La pièce prend aussi sa source dans une scène du livre d’Emmanuel Carrère, L’adversaire (« probablement le livre que j’ai le plus lu dans ma vie »), qui obsède Boucher depuis des années et qui raconte une embrassade entre Jean-Claude Romand, meurtrier de toute sa famille, et l’institutrice de son fils.

C’est à cette réalité « qu’on ne veut pas voir » que s’est intéressé l’auteur ; les gens qui, loin des caméras, continuent d’avoir des contacts humains, voire de l’intérêt, pour des criminels qui nous semblent au-delà de la rédemption. « L’idée d’être en contact avec la personne qui a commis la pire chose au monde me fascinait. Mais on est vite face à l’incompréhension. Je pense que c’est ma pièce qui a été la plus difficile à écrire. » Il a réalisé qu’on ne peut pas comprendre ce geste effroyable. Et son propos est ailleurs.

Les dilemmes d’Adèle

Après déroule un huis clos intimiste entre une infirmière (Maude Guérin) et le patient qu’elle est chargée de soigner, avec beaucoup de réticences au début : un ingénieur (Étienne Pilon) qui a raté son suicide après avoir assassiné ses jumeaux. « C’est au profondément humain de cette rencontre que je croyais, très fort. Et ça, c’est dans toutes mes pièces : qu’est-ce que deux êtres peuvent s’apporter ? Adèle ne sortira pas indemne de cette rencontre. »

La pièce suit la trajectoire, faite d’avancées et de reculs, de cette soignante empathique prise dans un conflit interne, dont elle ne peut parler à personne, « face à cet homme qui la fascine, envers lequel elle pourrait même être attirée ». Pourra-t-elle passer par-dessus l’horreur de son acte ? « Quand on l’oublie, il y a toujours un élément pour nous la rappeler : heille, c’est un monstre. La pièce est une montagne russe. »

Ce talentueux portraitiste du banal avait envie de décoller de l’hyperréalisme propre à ses autres pièces, « tellement terre à terre ». Après pose en filigrane des enjeux éthiques, des dilemmes moraux. A-t-on le droit d’aller au-delà du crime pour entretenir un rapport normal avec le meurtrier ?

Ou « combien de temps avant que l’humain en l’autre vienne nous toucher ? » comme l’écrit Josée Boileau dans le magazine du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, une publication que Serge Boucher feuilletait avec gratitude à mon arrivée au rendez-vous. Car dans ce beau texte, titré Combien de temps pour voir un humain ?, l’ancienne rédactrice en chef du Devoir met en mots les intentions que l’auteur, qui travaille surtout par instinct, dit-il, n’arrive pas toujours à intellectualiser.

De l’écran à la scène

Absent de la scène depuis 2010, avec Excuse-moi, Serge Boucher a aussi écrit pendant cette période une troisième télésérie, Feux, qui sera tournée au printemps. Il n’accepte que d’en divulguer la prémisse : les retrouvailles, par hasard, entre un agent immobilier et une femme qui l’a gardé quand il était petit… Pour l’auteur d’Apparences, la télé est un terrain de jeu où il s’amuse à « faire de la saga », à créer des intrigues. La scénarisation a-t-elle modifié sa dramaturgie ? : « Je pense qu’au début, mes origines théâtrales ont influé sur mon écriture télévisuelle. Là j’ai l’impression qu’Après est un peu sous l’influence de la télé : on est moins dans la logorrhée de mots pour ne rien dire. »

Les scènes, surtout au début, passent beaucoup par les gestes quotidiens. « Dans mon théâtre, il y a déjà une volonté de ne jamais expliquer. Mais là, je voulais vraiment réduire à tous les niveaux. » C’est au spectateur de compléter le portrait, à partir de ces tableaux généralement sans résolution. « C’est peut-être ça qui est dérangeant. On n’est pas dans la condamnation. Ce n’est pas mon rôle de juger l’un ou l’autre. » Et la pièce nous renvoie la question à nous aussi : comment me comporterais-je, moi, devant un être qui a tué ses enfants ?

Pour une fois, le spécialiste du non-dit place le drame au premier plan. « L’éléphant va être dans la salle. Si le spectateur est à l’aise en voyant cette pièce, c’est qu’on sera passé à côté. »

Des traumatismes collectifs sur scène

Ce n’est pas la première fois que le théâtre s’inspire d’un fait divers qui a choqué le Québec. Déjà en 1921, soit à peine un an après cette autre célèbre affaire d’innocent assassiné, l’histoire d’Aurore l’enfant martyre est transposée sur une scène montréalaise. La pièce connaît un succès tel qu’elle tourne pendant 30 ans. Coïncidence : c’est aussi René Richard Cyr qui, en 1984, monte une nouvelle version de ce mélodrame, au Théâtre de Quat’Sous.

Il aura plutôt fallu 20 ans pour que le théâtre aborde le massacre de Polytechnique. Dans Pur chaos du désir, Gilbert Turp examinait l’impact de la tuerie sur un couple d’étudiants. Il y a deux ans, Le dernier rôle, un monologue de Mohsen el-Gharbi, donnait la parole à un comédien chargé d’incarner un tueur de masse évoquant Marc Lépine.

En 2008, le Nouveau Théâtre expérimental s’intéressait à un autre drame qui a marqué la province. Dans Lortie, de Pierre Lefebvre, Alexis Martin campait le tireur de l’Assemblée nationale.