Jouer sa survie

C’est d’abord aux rapports de pouvoir que s’intéresse Mamet dans «Glengarry Glen Ross».
Photo: François Laplante-Delagrave C’est d’abord aux rapports de pouvoir que s’intéresse Mamet dans «Glengarry Glen Ross».

Après La mort d’un commis voyageur d’Arthur Miller, Glengarry Glen Ross reste sans doute la plus célèbre remise en question théâtrale du capitalisme made in America, un système où l’on n’est rien si l’on ne mérite pas le statut de « gagnant ». À sa manière, faite d’infiniment plus de cynisme que d’humanisme, David Mamet dénonce le prix moral, humain de cette impitoyable course à l’argent et au succès.

Le contexte a changé, bien sûr, depuis l’écriture de la pièce en 1983, en plein règne du capitalisme triomphant. Le fonctionnement de cette agence immobilière, un boys’club, semble désormais d’un autre temps. Pas pour rien que la production du Théâtre du Rideau Vert ancre encore le récit dans les années 80. Mais les comportements humains ont-ils tant changé, alors qu’un contexte économique difficile et une certaine déréglementation favorisent toujours une lutte darwinienne pour la survie et un individualisme forcené ?

Rapports de pouvoir

C’est d’abord aux rapports de pouvoir que s’intéresse Mamet. Les relations brutales et intéressées entre des agents immobiliers mis en concurrence par leur employeur, qui les somme de « closer » (conclure des ventes) afin de conserver leur emploi. Et tous les moyens seront bons, de la corruption au vol pur et simple, pour rester dans la course.

Mais ce qui frappe, aujourd’hui, est une évidence : les vendeurs de Mamet sont des acteurs. Des acteurs qui jouent des numéros plus ou moins convaincants auprès de leurs collègues, patrons ainsi que des clients/poissons à appâter. Des acteurs pour lesquels Mamet a écrit ce qui apparaît parfois surtout comme une suite de numéros, de scènes fortes.

Le spectacle mis en scène, solidement mais plutôt classiquement, par Frédéric Blanchette, semble souligner cette analogie en les montrant revêtant leur costume au début. Mention aussi pour la murale, symbole du capitalisme états-unien, qui domine la scénographie d’Olivier Landreville. Mais c’est d’abord par ses performances individuelles que vit cette pièce sur l’individualisme. Éric Bruneau impose l’arrogance voulue en beau parleur, roi de la bullshit. À l’inverse, Mani Soleymanlou rend bien le verbe hésitant, le déficit de confiance en soi de son vendeur. Un contrepoint de la figure campée par un Fabien Cloutier survolté, qui semble ne pas trop s’éloigner de ses propres personnages.

Sans surprise, Denis Bouchard s’avère pitoyable en vieux courtier qui s’accroche à son succès enfui, et qui transite d’un boniment désespéré pour sauver sa peau à une vantardise de petit coq. (Et étrangement, la canne avec lequel l’interprète se déplace, conséquence d’une chute, paraît ajouter à l’usure et à l’impuissance de Shelly.) Dans la scène d’ouverture, Renaud Paradis offre une prestation honnête, mais il souffre de l’inévitable comparaison, pour qui a vu l’adaptation cinématographique, avec la performance écrasante d’Alec Baldwin.

Ce percutant prologue définit d’entrée de jeu l’assise idéologique de cet univers : la richesse, le revenu d’un être humain y est la seule mesure de sa valeur et du respect qu’on lui doit. Une mentalité qui semble toujours avoir cours dans certains milieux.

Glengarry Glen Ross

Texte : David Mamet. Traduction et adaptation : Denis Bouchard et Frédéric Blanchette. Mise en scène : Frédéric Blanchette. Jusqu’au 27 février, au Théâtre du Rideau Vert.