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Frédéric Dubois et Elizabeth Bourget voient dans la dramaturgie de Jacques Languirand des auscultations de la psyché de la nation.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Frédéric Dubois et Elizabeth Bourget voient dans la dramaturgie de Jacques Languirand des auscultations de la psyché de la nation.

L’année dernière, le Centre des auteurs dramatiques (CEAD) proposait une nouvelle formule visant à créer des ponts entre les voix du passé et les scènes d’aujourd’hui. La première série des Théâtres à relire aura consisté à confier les corpus des dramaturges disparus Jean-Pierre Ronfard, Jovette Marchessault et Yves Sauvageau aux metteurs en scène Alexis Martin, Gaétan Paré et Christian Lapointe, le tout assorti d’un mandat « carte blanche ». Les soirées qui en ont découlé, présentées à l’auditorium de la Grande Bibliothèque, ont suscité une forte adhésion, bien au-delà des attentes de l’organisme.

Tant et si bien que les suites sont nombreuses. La conférence-démonstration au ton très ronfardien de Martin a trouvé preneur dans neuf maisons de la culture, débouchant sur une mini-tournée qui a débuté le 13 décembre et qui se poursuivra jusqu’en avril. La rencontre presque naturelle entre Sauvageau et Lapointe pourrait mener avant longtemps à la création d’un spectacle. Finalement, le CEAD récidive avec une nouvelle série dont les différents volets seront consacrés aux écrits de Claude Gauvreau, de Françoise Loranger et de Jacques Languirand.

« Les théâtres québécois sont surtout tournés vers la création, et on fait peu vivre le répertoire », explique Elizabeth Bourget, conseillère dramaturgique au CEAD. Si l’organisme a pour mandat de soutenir les écritures au présent, on s’y soucie également de la mise en valeur d’un canon trop souvent réduit aux seuls Gélinas-Dubé-Tremblay. « Les Théâtres à relire vont au-delà du seul devoir de mémoire : c’est une invitation à relire pour dépoussiérer, un appel à la découverte, d’où la grande latitude laissée aux metteurs en scène qui peuvent couper et coller à leur guise. »

Pour revisiter l’oeuvre de Jacques Languirand, dont le gros de la production dramatique date de la décennie 1955-1965, le CEAD s’est tourné vers Patrice Dubois : « C’est un honneur pour moi de me plonger là-dedans, surtout à un moment où ça semble étrangement approprié, avec son récent retrait de la vie publique lié à une maladie qui cause la perte de tous repères. »

Dubois se souvient très bien de son unique rencontre avec l’animateur de Par 4 chemins, qui eut lieu il y a quelques années… en République tchèque, au Festival de cinéma de Karlovy Vary. « Je garde un très net souvenir de cette discussion, qui m’est revenue en tête lorsqu’Elizabeth m’a appelé pour me proposer ce Théâtre à relire. »

Un visionnaire

Patrice Dubois en est encore à construire son collage de textes ; son Théâtre à relire, qui mettra en scène les interprètes Émilie Bibeau, Jean-François Casabonne et Bruno Marcil, sera présenté à la fin du mois de mars. Quelles pistes guideront son travail, lui qui feuillette compulsivement son Presque tout Languirand (Stanké) depuis quelque temps déjà ?

« On réalise assez vite que la forme de l’écriture de Languirand est beaucoup marquée par le projet de mise en scène à venir, par l’éventuelle forme du spectacle », analyse Dubois. Elizabeth Bourget opine, ajoutant du même souffle que cette conscience de la scène se manifeste aussi dans la langue : « Il y a un souci d’oralité, ce n’est pas du tout un texte littéraire, mais en même temps ce n’est pas du tout joualisant. Il est conscient d’écrire pour le théâtre : c’est une langue qui est faite pour être dite. »

Les textes dramatiques les plus connus de Jacques Languirand peuvent être lus comme de grandes auscultations de la psyché de la nation. Les grands départs (1958), influencée par le théâtre de l’absurde, met en scène une famille qui, au jour de son déménagement, se révèle incapable de partir… et de rester. « On le sent souvent en tension entre deux pôles : on veut se défaire de notre héritage, mais on veut aussi s’appartenir », pense le directeur artistique du Théâtre PàP, qui mentionne également l’intérêt marqué du dramaturge pour le multimédia et les techniques nouvelles.

« La dualité dont tu parles, il l’a aussi explorée dans son court essai Le Québec et l’américanité, publié en appendice à sa pièce Klondyke [1965] », enchaîne Bourget. L’auteur y traite de la ruée vers l’or comme d’un événement culturel révélateur de notre rapport à la langue et au territoire. « Il y convoque aussi bien Félix-Antoine Savard que Willy Lamothe pour tâcher de nommer ce qui constitue notre américanité québécoise. »

« Ce qui est très moderne aussi chez lui, conclut Patrice Dubois, c’est son rapport à la vieillesse. Jeune écrivain, il se projetait beaucoup dans le temps, il faisait parler des vieux bonshommes constamment dans ses pièces. Comme s’il s’était vu, comme s’il était allé à sa propre rencontre. »

Revisiter Claude Gauvreau

« L’oeuvre de Claude Gauvreau est monumentale et presque mythique, mais aussi sensible et fragile. J’ai décidé d’aborder ses textes à hauteur humaine, les obsessions d’un homme incompris, dévoré par un amour-passion comme il n’en existe plus, animé par une révolte extrêmement lucide et habité par une folie créatrice d’un imaginaire immense et de poésie sincère. Claude Gauvreau, c’est un grand emportement, c’est l’absence totale de compromis, c’est la beauté radicale et violente. » —Félix-Antoine Boutin

Relire Françoise Loranger

« Chacun de nous a un son particulier. Le Théâtre à relire autour de l’oeuvre de Françoise Loranger tentera de faire entendre le son si particulier de cette auteure marquante de la dramaturgie québécoise. À travers son théâtre, d’abord psychologique puis fermement engagé dans la défense de la langue française, Françoise Loranger aura tenté de faire entendre la voix d’une femme qui convoque son véritable soi, libre et dégagée de toutes les entraves idéologiques de son époque. » — Marie-Thérèse Fortin

Félix-Antoine Boutin relit Claude Gauvreau, le 29 janvier à 19 h. Marie-Thérèse Fortin explore les mots de Françoise Loranger, le 26 février à 19 h. Patrice Dubois explore l’oeuvre de Jacques Languirand, le 26 mars à 19 h. À la Grande Bibliothèque.

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