Théâtre - Duras pour l'éternité

Le fantôme de Marguerite se promène de corps en corps dans cette pièce.<br />
Photo: Photo Josué Bertolino Le fantôme de Marguerite se promène de corps en corps dans cette pièce.

Marguerite Duras s'est éteinte en 1995. Mais elle n'est pas vraiment disparue. Son aura persiste à hanter des milliers de lecteurs bouleversés ou irrités par son œuvre. Rien d'unique là-dedans, certes. Son spectre insistant côtoie bien d'autres auteurs français défunts sur les chemins de la mémoire littéraire. Mais Duras, dont la présence était déjà fantomatique de son vivant, dont l'œuvre et les déclarations publiques étaient pétries de silences, d'ambiguïtés et de suspensions, occupe un très vaste morceau d'éternité, une place immuable dans le tableau des grands disparus.

Voilà à quelles réflexions semblent vouloir nous mener, en toute délicatesse, les acteurs-danseurs de Mobile Home avec leur nouveau spectacle, Le Duras Show. Ils font souvent dans l'interdisciplinarité ou dans l'indiscipline, se produisent dans la rue ou créent des happenings anticonventionnels, mais cette fois, même si leur pièce est éclatée, entre le cabaret impressionniste et la veillée funèbre, ils sont sobres et doux comme des agneaux. C'est un hommage à la Grande Dame, et ça commande le respect, presque le recueillement. Même quand Steeve Dumais personnifie Duras en jupe à carreaux et perruque grisonnante, le personnage reste digne, inaltérable, inridiculisable. Il faut le faire!

Le fantôme de Marguerite, donc, se promène de corps en corps dans cette pièce. Ils sont tous plus ou moins Duras, interprétant ses mots en ayant le souci de les faire résonner, de les confronter à l'écho, au silence, à l'éternité. Puisant dans son oeuvre comme dans ses entretiens, ils la font parler de ses obsessions: l'alcool, l'ennui, l'écriture, l'attente, l'amour. Ils sont aussi Duras quand ils la prennent à bras-le-corps et transcrivent son univers dans des gestes violents, saccadés et parfois langoureux, éthérés. Si la partition corporelle m'a souvent semblé trop rude, trop terre à terre pour témoigner des hauteurs de l'oeuvre durassienne, elle est tout de même éloquente. Ils sont aussi Duras quand ils redeviennent eux-mêmes, quand ils s'arrêtent pour nous raconter leur rencontre avec l'oeuvre.

Partout dans cette pièce, qui met aussi en avant des vidéos d'archives et fait retentir la voix profonde de l'écrivaine, les traces de Duras s'offrent comme des morceaux de sérénité et comme une mémoire à cultiver. Le bricolage est hésitant, mais il est dans le ton de l'oeuvre aérienne et déconstruite de Duras. Au théâtre, on le sait, personne n'a mieux réussi à transmettre cette écriture que le metteur en scène français Claude Régy. On est ici loin d'atteindre le même vertige, loin de cette rigueur hypnotique, et ce n'est pas l'objectif de Mobile Home. Mais le regard sur l'oeuvre est sincère et visiblement servi par une longue et amoureuse fréquentation de celle-ci.

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Collaborateur du Devoir