La Traviata: l'événement attendu

Anna Netrebko... La jeune femme russe aurait pu être mannequin; elle est soprano, et c’est la nouvelle star du chant.
Photo: Anna Netrebko... La jeune femme russe aurait pu être mannequin; elle est soprano, et c’est la nouvelle star du chant.

Rarement depuis les concerts des trois ténors la musique classique a autant attiré l'attention que pour cette Traviata, mythique avant même la première note, donnée au Festival de Salzbourg 2005.

Les représentations étaient presque complètes avant l'annonce du programme et le festival a enregistré cinq fois plus de demandes que de places disponibles. Au marché noir, les billets pour la première s'échangeaient même contre des séjours aux Caraïbes! La raison de cette hystérie collective a un nom et un visage: Anna Netrebko. La jeune femme russe aurait pu être mannequin-vedette; elle est soprano, et c'est la nouvelle star du chant.

La fièvre d'un spectacle

La mort accidentelle du chef Marcello Viotti, en répétition à Munich quelques mois avant le spectacle, fut vite oubliée. Les organisateurs engagèrent Carlo Rizzi, honnête chef de fosse, qui avait enregistré une Traviata soporifique il y a quelques années avec Edita Gruberova. Mais le chef, à vrai dire, personne n'en avait cure: les spectateurs accouraient pour la diva.

Trois mois après l'événement, on attendait plutôt le DVD de ce spectacle salzbourgeois monté par le remarquable metteur en scène Willy Decker, mais voici que nous arrive, seul, le CD dans un magnifique petit coffret carton qui renoue avec le bon vieux temps où un disque était à la fois un événement et un objet soigné. Il reste pourtant, dans ce qu'on entend, la force d'une représentation qu'on devine fiévreuse et tendue.

En effet, pour une fois, le battage qui, chez les disquaires en Allemagne, associe en ce moment Netrebko et le ténor Rolando Villazón sur une affiche grandeur nature sous le slogan «Le couple de rêve de l'année» ne sert pas à vendre du vent: le joli boîtier renferme une excellente interprétation de La Traviata et le minois de la belle Anna cache une chanteuse qui a pris beaucoup d'étoffe depuis son premier récital discographique et qui, pour peu qu'elle sache choisir son répertoire avec plus de discernement que dans le récital en question, pourrait aller très loin.

Une référence moderne

L'enregistrement, effectué lors des représentations, est donc le reflet direct d'un spectacle. Les nombreuses photographies du livret ne laissent pas de doute: le temps, matérialisé par un gigantesque cadran, y tient un grand rôle: le temps qui joue contre la vie et fait de l'opéra une course vers la mort qui déchire les protagonistes. Cette urgence, cette course, est aussi, exactement, ce qu'on entend.

Carlo Rizzi semble avoir appris par coeur le disque de Carlos Kleiber, qui avait incarné ce type de vision au milieu des années 70. Il hisse ainsi son interprétation à des niveaux dont on ne le soupçonnait pas capable. Après un démarrage un peu flottant à tout point de vue, dans les 15 premières minutes, ce compte à rebours prend forme.

Anna Netrebko use de tous les trucs expressifs (soupirs alanguis, rires crispés, toux) pour faire de La Traviata un opéra précurseur du vérisme. Cela se faisait jadis, mais l'optique était un peu passée de mode. La voix est bien conduite, l'expression investie et convaincante, comme chez d'autres avant elle. Espérons qu'elle ne s'y brûle pas.

Face à Netrebko, le ténor mexicain Rolando Villazón est le vrai héros de l'enregistrement. Avec une interprétation très physique, presque bestiale, dans la seconde scène de l'acte II, il se place, comme déjà dans son premier récital au disque, en héritier de Placido Domingo, le seul chanteur ayant émergé ainsi au cours des 30 dernières années. Pour ceux qui se posaient la question de savoir qui, entre Villazón et Calleja (le nouveau ténor lancé par Decca), apporterait le plus à la scène musicale, la réponse est là, indiscutable. Quant à Thomas Hampson, il aborde Germont, comme ses autres rôles verdiens, avec la componction qu'on lui connaît et qui peut lasser. Le début est très inquiétant; la suite passe mieux.

Même si les bruits de scène gênent parfois, le bilan de l'opération (musicale, pas marketing!) est simple et la conclusion limpide: depuis 1977 et le disque de Carlos Kleiber pour Deutsche Grammophon avec Ileana Cotrubas, Placido Domingo et Sherill Milnes, on n'a pas enregistré meilleure Traviata.

Collaborateur du Devoir

VERDI

La Traviata

Anna Netrebko, Rolando

Villazón, Thomas Hampson, Orchestre philharmonique de Vienne. Dir.: Carlo Rizzi.

DG 2 CD 477 5936.