Les deux hivers de Gab Bouchard

«[Mes chansons] ne parlent pas de pandémie ou de COVID, mais ça a été écrit quand je n’avais rien d’autre à faire et que j’allais au studio tous les soirs. Ce n’est pas joyeux, c’est nostalgique et mélancolique. Ça adonne de même, mais ce sont deux sentiments que je connais beaucoup», raconte Gab Bouchard.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «[Mes chansons] ne parlent pas de pandémie ou de COVID, mais ça a été écrit quand je n’avais rien d’autre à faire et que j’allais au studio tous les soirs. Ce n’est pas joyeux, c’est nostalgique et mélancolique. Ça adonne de même, mais ce sont deux sentiments que je connais beaucoup», raconte Gab Bouchard.

« J’ai souvent tendance à dire qu’une chanson, c’est un moment de journée, un moment de vie », explique l’auteur-compositeur-interprète Gab Bouchard, qui nous avait donné rendez-vous dans le salon de dégustation d’une microbrasserie de son quartier, Hochelaga-Maisonneuve, pour discuter de Grafignes, le deuxième album de sa carrière.

À ce moment précis de la journée et de notre conversation, nous abordions le sujet de la chanson classique, celle qu’il reconnaît faire, sans artifices ni concessions aux tendances musicales de l’heure.

Gab Bouchard, dernier de la lignée des Bouchard rockeurs du Lac-Saint-Jean (son père, Pierre, est bien celui qui « tue ce drum » dans le titre du tout premier album de Gros Mené), compose comme il chante, c’est-à-dire franchement, « et j’écris comme je parle, pas de mots compliqués, pas de tournure de phrase scientifique, ça ne m’intéresse pas non plus. J’ai toujours écrit comme ça, depuis que j’ai dix ans — ce n’était vraiment pas bon dans le temps. J’écris du point A au point B ; souvent, quand j’ai de la misère à finir une toune, je me demande ce que je voulais dire au début, et où je voulais qu’elle se termine. Ça me ramène. »

Comme le processus d’écriture de ce deuxième album a semblé ramener le musicien sur terre. Triste pareil, son premier album — paru il y a deux ans et enregistré avec le même clan familial que Grafignes, Olivier Langevin (Galaxie) assurant à nouveau la réalisation —, présentait Gab Bouchard sur un ton plus léger, et musicalement plus pop aussi. Ce nouvel album est nettement plus mature, comme si quelque chose de grave s’était passé ces deux dernières années…

« Ça se peut », laisse tomber Bouchard, à propos de cet album écrit « sur deux hivers » entrecoupés d’une série de concerts estivaux lorsque les autorités l’ont permis.

« Ce n’est pas un album d’hiver, mais c’est un album comme : Il fait noir de bonne heure. Ça se sent. [Mes chansons] ne parlent pas de pandémie ou de COVID, mais ça a été écrit quand je n’avais rien d’autre à faire et que j’allais au studio tous les soirs. Ce n’est pas joyeux, c’est nostalgique et mélancolique. Ça adonne de même, mais ce sont deux sentiments que je connais beaucoup. Je suis quelqu’un de nostalgique dans la vie. »

Ce n’est pas un album d’hiver, mais c’est un album comme : Il fait noir de bonne heure. Ça se sent.

Déjà ? À 26 ans ? « J’ai haï mon secondaire, pour vrai, mais je m’ennuie du temps où je n’avais pas de pression, clarifie-t-il. Je m’ennuie de commencer quelque chose sans savoir où ça va aller. Je m’ennuie de la musique, avant que ça devienne de la musique pour vendre des billets. » Avant que la musique devienne un job ? « C’est une job, être musicien, je gagne ma vie avec ça. Ce que je veux dire, c’est que je m’ennuie du temps où je n’avais pas tout ce que je voulais. Où je ramassais mon argent en faisant une job de marde pour m’acheter une seule guitare. »

N’allez pas croire que Gab Bouchard est malheureux de faire ce qu’il rêvait de faire depuis l’âge de dix ans. « Ça fait partie de la game. Mon père m’a déjà dit : “Tu vas en faire en crisse des jobs que t’aimes pas avant de faire ce que t’aimes.” C’est ça, la nostalgie, pour moi — ce n’est pas de m’ennuyer de ma première blonde, c’est m’ennuyer de la naïveté de cette époque. »

Plus mature

 

Ces sentiments lui ont fait écrire de belles chansons, à commencer par Dépotoir, la première qu’il a terminée durant ce cycle de création et qui ouvre l’album, une chanson pop-rock chaloupée, mélodique et aigre-douce : « J’ai l’impression que ma vie, c’t’un vieux char / J’vais sûrement finir tout seul dans la cour du dépotoir / Mais c’est cool, ça m’dérange pas pantoute, j’ai quand même couru après / J’ai toujours voulu vieillir plus vite que toé », chante-t-il au refrain.

Dans Trou d’eau, Bouchard se la joue plus cool avec ses souvenirs de jeunesse, puis sur C’est cool, il se la joue façon John Lennon, posture qu’il reprend plus tard sur la ballade Ton shift est pas fini. « J’ai toujours préféré Lennon [dans les Beatles] et je me suis mis à écouter ses albums solos. Y’a quelque chose de fun chez Lennon, c’est qu’on dirait qu’il faisait des tounes parce qu’il fallait que ça sorte. McCartney était super-bon, mais chez Lennon, y’avait une urgence [dans son écriture]. Il fallait que le monde l’entende. »

Cette impulsion s’entend dans la chanson titre, l’une des plus belles que Gab Bouchard ait écrites à ce jour. Douce, la guitare en sourdine, le piano joué sur le bout des doigts. Une histoire tragique : « Aujourd’hui ça fait longtemps que t’essaies de soigner tes bobos / J’espère, j’espère que ça va / Que le monde ne te fait plus peur / Que tu n’fais plus des grafignes sur tes bras quand tu pleures ».

« Ça parle d’une amie, mais ça parle de plein de monde, commente Bouchard. Ça m’a marqué, puisque j’ai décidé d’en faire une chanson, mais elle n’est pas toute seule. Toutes les chansons de l’album parlent un peu de moi, mais [le message] de cet album est plus large que moi. Grafignes, c’est dire : tout le monde va vivre des hosties de moments de marde dans leurs vies, mais au bout… Ah ! », dit Bouchard en élevant le ton de la voix pour suggérer l’espoir.

 

Grafignes est disponible sur étiquette Bravo Musique.

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