«Hawaïenne»: le tube d’été que personne n’attendait

Les auditeurs tomberont instantanément sous le charme d’«Hawaïenne» en 2003.
Photo: iStock Les auditeurs tomberont instantanément sous le charme d’«Hawaïenne» en 2003.

Que seraient les vacances estivales sans les tubes de l’été, ces chansons qui tournent en boucle à la radio, que nous chantons à tue-tête et qui nous font danser jusqu’au bout de la nuit ? Ces prochaines semaines, Le Devoir vous entraîne dans un voyage musical et temporel pour (re)découvrir ces « hits » qui ont marqué nos vacances.

Sans doute fallait-il vivre au fond d’une grotte en 2004 pour ne pas être happé de plein fouet par Hawaïenne des Trois Accords, sans contredit le tube de l’été sur les radios. Les paroles étaient si incongrues, le groupe paraissait tellement sorti de nulle part qu’on a longtemps cru que leur succès tenait du hasard. Mais dans les faits, une véritable ambition précédait la sortie de cette chanson à succès.

Au début des années 2000, Les Trois Accords correspondent encore à l’image que l’on peut avoir d’eux : cinq amis d’enfance originaires du Centre-du-Québec qui délirent à temps perdu au sein d’un groupe de garage. Le quintette, qui se veut d’abord un hommage à Paul et Paul, finira par composer ses propres chansons absurdes et faire la tournée des bars dans la région de Sherbrooke, où trois des garçons terminent leurs études universitaires.

Quelques-uns au sein de la bande se mettent alors à voir plus grand, convaincus qu’il existe un public pour leurs élucubrations. « Oui, on savait que ce n’était pas standard comme proposition, mais pour nous, ce n’était pas complètement champ gauche non plus. On écoutait beaucoup de Cowboys Fringants, de Fred Fortin, de Mara Tremblay à l’époque, et on retrouvait déjà des éléments absurdes dans leur musique, même s’ils n’allaient pas aussi loin que nous. On savait que ce serait un long shot avant de jouer à la radio, mais on y croyait vraiment », se remémore le chanteur Simon Proulx.

À la fin de ses études en économie à Bishop, il aurait pu dénicher un emploi de 9 à 5 dans la fonction publique ou dans une banque, mais Simon Proulx préfère se consacrer à temps plein à la musique dans l’espoir de percer, au grand dam de ses parents. Les autres membres mettent aussi toute leur énergie dans la réussite du groupe. Avec des moyens rudimentaires, ils enregistrent en deux jours un démo, Jaune-Brun, aujourd’hui une véritable pièce de collection sur laquelle on retrouve la première version d’Hawaïenne. 

« Hawaïenne, ce n’est pas une chanson qui a été longue à écrire. Ça part d’un flash très absurde dans lequel on s’imagine une vie avec quelqu’un si elle était née ailleurs. C’est très cérébral. La chanson, c’est un premier jet à la suite de cette idée que l’on trouvait drôle. Mais même si on y croyait, je n’aurais jamais imaginé que ça devienne un sing-along. C’est le fun de voir que les gens se sont réapproprié la chanson et qu’ils s’imaginent ce qu’ils veulent quand ils l’entendent », poursuit Simon Proulx, qui n’est toujours pas lassé de la chanter en spectacle vingt ans plus tard.

Phénomène étudiant d’abord

Or, à leurs débuts, à peu près personne — à part eux-mêmes — ne croyait vraiment en ce potentiel commercial. Les Trois Accords ont envoyé à des dizaines de maisons de disques et de radios leur démo Jaune-Brun, mais ils se sont chaque fois butés à des portes closes.

Jusqu’à ce qu’un certain Marc-André Robertson, qui animait une émission en début de soirée à l’époque à la radio de l’Université de Montréal, CISM, tombe sur Jaune-Brun. « C’était un CD gravé, avec un son de sous-sol. Le disque s’en allait aux oubliettes. À l’époque, je trippais sur la musique électronique, ce n’était pas du tout mon genre, mais quand j’ai entendu Hawaïenne, je n’en revenais pas. J’ai tout de suite su que le monde allait capoter. Quand je suis revenu au comité musical la semaine d’après, j’ai insisté pour qu’on l’ajoute à notre palmarès », se souvient celui qui deviendra plus tard l’ami des membres du groupe, mais qui, à ce moment-là, ne les connaît ni d’Ève ni d’Adam.

Marc-André Robertson avait vu juste : les auditeurs tomberont instantanément sous le charme d’Hawaïenne en 2003. La chanson aussi absurde soit elle prend d’assaut les ondes de CISM, ce qui attire l’attention pour la première fois de quelques bonzes de l’industrie musicale, qui jugent encore pendant un temps qu’il s’agit d’un phénomène limité au milieu étudiant. Persuadé qu’il tient entre ses mains le prochain succès de l’heure, Marc-André Robertson parle même du groupe à ses collègues de Musique Plus, où il travaille comme chargé de projet le jour.

« Je croyais tellement en eux. Hawaïenne, c’était simple, c’était drôle. Le ver d’oreille était là. Les parents pouvaient la chanter autant que les enfants. Tous les ingrédients d’un tube étaient réunis », résume Marc-André Robertson.

Portée par cet intérêt grandissant, la formation enregistre de nouvelles pièces et sort de manière indépendante son premier disque, Gros Mammouth Album, à l’automne 2003. Quelques mois plus tard, Les Trois Accords sont repêchés par la maison de disques Indica, qui leur donne les moyens de remixer leurs chansons et de sortir une nouvelle version de leur opus. Le Gros Mammouth Album Turbo arrivera en magasin en mars 2004. S’ensuit la sortie d’un premier clip pour Hawaïenne, tourné dans un chalet de ski en plein hiver pour ajouter à l’absurde des paroles. Le ton est donné et le public de Musique Plus est au rendez-vous. Les radios musicales ne tarderont pas à suivre au début de l’été.

(Ré)écoutez le clip d’Hawaïenne:


 

« On a vraiment senti le vent nous pousser dans le dos à ce moment-là. C’était drôle parce que nos shows pour l’été avaient été bookés avant qu’Hawaïenne se mette à jouer à la radio. Ça a fait en sorte qu’on jouait sur des scènes beaucoup trop petites pour le nombre de personnes qui étaient là. À Woodstock en Beauce, on était dans la section Découvertes sous une tente qui contenait environ 1000 personnes, mais on devait être 3000. On garde vraiment de bons souvenirs de cette époque-là », confie Simon Proulx, qui assure cependant n’avoir jamais été grisé par le succès monstre d’Hawaïenne.

La peur du one-hit wonder

 

Même au sommet de la vague, Les Trois Accords n’ont jamais perdu de vue qu’Hawaïenne pourrait n’être qu’un succès sans lendemain, « un one-hit wonder ». Ils savent trop bien que les chansons humoristiques à la radio amusent lorsque les auditeurs ont l’esprit léger, au bord de la piscine ou au camping, mais ne survivent pas à la grisaille de l’automne.

Désireux de ne pas tomber dans l’oubli, Les Trois Accords ne chômeront pas au cours de l’été 2004 et sortiront l’extrait Loin d’ici alors qu’Hawaïenne bénéficie encore d’une forte rotation sur les radios. Puis peu de temps après, ce sera l’accrocheuse ballade country Saskatchewan qui se hissera au sommet des palmarès, de quoi convaincre une fois pour toutes les derniers sceptiques que le groupe drummondvillois n’est pas qu’un feu de paille.

« Au début, on nous disait qu’on ne passerait jamais à la radio. Puis quand Hawaïenne s’est mise à jouer à la radio, on nous disait que ce serait un one-hit wonder », rappelle non sans fierté Simon Proulx, joint d’ailleurs au studio où le groupe travaille sur son septième album, prévu pour l’automne.



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