Cadence Weapon rentre au bercail

«Je me sens tellement nostalgique lorsque je reviens à Montréal. J’ai aussi le sentiment que c’est durant cette période que je suis devenu l’artiste que je suis aujourd’hui», raconte Cadence Weapon.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Je me sens tellement nostalgique lorsque je reviens à Montréal. J’ai aussi le sentiment que c’est durant cette période que je suis devenu l’artiste que je suis aujourd’hui», raconte Cadence Weapon.

À 36 ans, l’une des étoiles de la programmation extérieure du jour au Festival international de jazz de Montréal (FIJM), l’auteur, compositeur et rappeur Cadence Weapon, est sur une lancée. Après avoir remporté le prix Polaris en septembre 2021 pour son cinquième album, Parallel World, il a publié le mois dernier ses mémoires, ce qui force la question : n’est-ce pas encore un peu tôt — et prétentieux — d’écrire ses mémoires à un si jeune âge ? Il l’attendait, celle-là : « C’est vrai, mais j’ai déjà l’impression d’avoir vécu plusieurs vies. J’avais surtout envie d’écrire ce livre parce que mon parcours est peu commun : un black, originaire d’Edmonton, qui rêve tout jeune de devenir rappeur ? »

Le livre s’intitule Bedroom Rapper: Cadence Weapon on Hip-Hop, Resistance and Surviving the Music Industry, publié par McClelland & Stewart. Passionnante lecture, d’abord parce que le gars a une plume et du souffle, lui qui a abandonné ses études en journalisme pour s’investir à fond dans sa jeune carrière musicale. (Rollie Pemberton a toutefois gardé un pied dans le métier, devenant l’un des premiers journalistes attitrés à la scène rap du média spécialisé Pitchfork.)

Ensuite parce que son récit est parsemé de réflexions sur l’industrie musicale et de riches anecdotes à propos des collègues et amis qu’il a croisés en chemin. D’abord, la communauté de « rap des Prairies », comme il l’appelle. Ces MCs agissant loin des grands centres, pratiquement ignorés par la scène torontoise, aux textes étrangers de la réalité du rap des cités. À travers ce mélomane fini, fils du premier animateur de radio à avoir diffusé du rap à Edmonton — un personnage plus grand que nature dont il parle avec affection —, on découvre une scène jusqu’alors reconnue que par les initiés.

Mais il y a aussi tous ces souvenirs mettant en scène des musiciens mont-réalais, Pemberton ayant vécu chez nous de 2009 à 2015 avant de mettre le cap sur Toronto, où il réside toujours. Entre autres détails inusités, on apprend qu’il a été rémunéré pour avoir joué les cobayes lors d’expériences scientifiques à l’Université McGill : « Mac DeMarco aussi l’a fait quand il habitait à Montréal ! On ne m’a jamais fait d’injection, mais on a scanné mon cerveau : on me demandait des trucs comme cliquer sur des boutons pour mesurer ma vitesse de réaction… »

Montréal et sa vibe

 

« Je me sens tellement nostalgique lorsque je reviens à Montréal, assure-t-il. J’ai aussi le sentiment que c’est durant cette période que je suis devenu l’artiste que je suis aujourd’hui », rappeur iconoclaste à la plume acérée, esthète curieux ayant suivi un régime musical de rap indépendant américain et de grime britannique qui, encore aujourd’hui, l’incite à sortir du cadre et à tourner le dos aux modes pour poser ses rimes sur des productions avant-gardistes.

Il chérit ses liens d’amitié avec des musiciens locaux ; les compositeurs électroniques Jacques Greene et Martyn Bootyspoon ont collaboré à l’enregistrement de Parallel World. « Même que lorsque j’ai commencé à travailler sur mon projet de livre, en 2019, ma première idée était d’écrire une fiction inspirée de ma propre expérience en tant que DJ à Montréal », notamment à la Buvette chez Simone. « C’est une amie qui m’a plutôt suggéré de parler de moi, de mon parcours et de ma carrière, parce qu’un livre comme ça n’existait pas. Je trouvais ça important, spécialement pour les jeunes Noirs d’Edmonton qui cherchent un modèle, comme moi à l’époque. »

Sur sa scène extérieure vendredi soir, Cadence Weapon offrira des versions réarrangées des chansons de l’album lui ayant valu son premier Polaris en trois nominations.

« J’étais fier de recevoir ce prix, particulièrement pour Parallel World, commente-t-il. J’ai tout mis dans cet album, travaillé sans cesse dessus pendant la pandémie. Surtout, j’aborde des sujets importants dans mes textes : le racisme systémique, par exemple. C’était la première fois que j’y allais à fond dans ce genre de sujet ; de constater qu’on l’a reconnu et récompensé, ça fait du bien. »

Un batteur, un violoncelliste, un claviériste et un saxophoniste l’accompagneront sur scène. « We’re going jazzy, précise Pemberton. J’espère recréer une vibe à la Arthur Russell », le compositeur et violoncelliste qui, dans les années 1970, a poussé le disco dans de nouvelles avenues avant-gardistes. Ça donnera une certaine indication de la direction musicale qu’il compte prendre pour son prochain album, déjà en chantier. « Je suis dans une phase house et synth pop — genre Depeche Mode, Pet Shop Boys : des trucs très “années 1980”. Tu vois le groupe Nu Musik, sa chanson Warp (1982) ? Une de mes plus grosses influences en ce moment. »

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