«Lesbienne woke sur l’autotune»: Calamine vous répond

La musicienne avait donné rendez-vous au «Devoir» dans un café de la rue Ontario Est, en plein cœur du théâtre de plusieurs de ses raps, Hochelaga-Maisonneuve, où cette fille du «no man’s land» de Sainte-Foy, proche de Cap-Rouge, a trouvé un milieu de vie à son image.
Photo: Adil Boukind Le Devoir La musicienne avait donné rendez-vous au «Devoir» dans un café de la rue Ontario Est, en plein cœur du théâtre de plusieurs de ses raps, Hochelaga-Maisonneuve, où cette fille du «no man’s land» de Sainte-Foy, proche de Cap-Rouge, a trouvé un milieu de vie à son image.

Révélée lors de l’édition 2021 des Francouvertes, Calamine a soufflé un vent nouveau sur la scène rap québécoise avec ses rimes futées, son franc-parler et ses thèmes jusqu’alors inouïs. Désormais enracinée à Montréal, la rappeuse retournera dans sa ville d’origine, le vendredi 15 juillet, par la grande porte du Festival d’été de Québec présenter les chansons nouvelles de Lesbienne woke sur l’autotune, son savoureux deuxième album solo, paru le 8 juillet. « Mon premier FEQ, devant la famille et les amis ! Et sur une scène gratuite en plus, pour moi, c’était vraiment important. »

La musicienne a donné rendez-vous au Devoir dans un café de la rue Ontario Est, en plein coeur du théâtre de plusieurs de ses raps, Hochelaga-Maisonneuve, où cette fille du « no man’s land » de Sainte-Foy, proche de Cap-Rouge, a trouvé un milieu de vie à son image.

« On me revient beaucoup avec cette question à propos de la manière dont je représente Hochelag’. Quelqu’un du quartier m’a déjà dit : “Ouais, c’est un peu chauvin de se revendiquer d’un quartier que t’habites depuis pas longtemps.” Et je suis d’accord avec [cette personne] », affirme Calamine en reconnaissant que la revendication de ses origines géographiques est un stéréotype de l’argumentaire hip-hop. « Sauf que moi, je fais des paysages comme un peintre : je parle de ce que je vois, d’où j’habite. J’aurais de la misère à écrire à propos de Sainte-Foy parce que je ne l’aime pas et que je ne m’y reconnais pas. »

« En arrivant ici, j’ai senti que je pouvais me dire fière de vivre ici. Dans le quartier et à Montréal, plus largement, avec les pistes cyclables, plein d’organismes communautaires dans le quartier, sa mixité sociale, en comparaison avec Québec, ça bouge, c’est diversifié. C’est l’amalgame de tout ça qui m’a donné envie de parler d’où j’habite et des gens autour de moi. Bon, après, faut pas non plus s’attendre à des manifestes pro-Hochelag’ à tous mes albums. Et puis, dans une chanson comme Hochelagirl [de son premier album, Boulette proof], il y a, par ricochet, l’envie de parler de mes amies. Je ne veux pas tant représenter le quartier que le montrer aux autres. »

Il est vrai que sur son nouvel album, Hochelag’ n’est cette fois évoqué qu’au détour des rimes s’appuyant sur les musiques qui osent s’éloigner de la facture boom bap-électro-jazzée de ses précédents projets. « Je sentais le danger que [mon son] devienne systématique, avec cette habitude de mettre du saxophone partout. Finalement, sur le nouvel album, y’en a beaucoup moins. Plusieurs beats sans sax ni les claviers d’Arthur [Evenard] — c’est rare d’entendre les productions de Kèthe Magané ainsi, simplement la rythmique. [Sur ce nouvel album,] j’avais envie qu’on se promène d’un style à l’autre, avec certains rythmes plus crus », comme sur les chansons Bad B*tch et l’excellente Officielle gouine, au coeur du disque, et « d’autres plus boom bap, un peu R&B » avec la présence, notamment, de Magi Merlin, de Shah Frank et de Xela Edna, toutes superbes sur leurs collaborations respectives.

Ça a toujours été ma meilleure arme, rester calme et souriante. Personnellement, c’est aussi un moyen de défense : lorsque tu laisses voir que ce qu’on te dit t’atteint, que tu te choques, t’impatientes ou cries, tu laisses voir ta vulnérabilité.
 

Même le vélo et la revendication de sa place dans nos transports et dans nos rues sont moins présents que sur le premier album, Calamine abordant cette fois le végétarisme (sur J’mange pas ça des cadavres) et, surtout, l’amour, dans des chansons qui la révèlent de façon plus intime qu’elle n’avait osé le faire auparavant, sur son premier album ou ceux du projet parallèle Petite Papa, qu’elle mène avec son complice musical, le compositeur et coréalisateur Kèthe Magané (Charles Gaudreau-Lerhe).

« Rester calme et souriante »

Ça, et bien sûr encore le féminisme sous toutes ses coutures. Le disque s’appelle Lesbienne woke sur l’autotune. Comme titre d’album, avouez que ça fait son effet. Calamine confirme notre doute, à savoir que ce n’était même pas son idée : « Exactement — c’est un commentaire laissé sur Facebook, le premier que j’ai reçu de cette nature-là et, franchement, c’est le meilleur ! », lâche-t-elle avec son éternel sourire. « On dirait que c’est Mathieu Bock-Côté qui l’a écrit ! Une “lesbienne woke sur l’autotune”, avec la référence au hip-hop en plus, c’est le parfait épouvantail de la droite actuelle. Tout ce qu’elle hait, mis ensemble. Je trouvais que l’idée était tellement bonne, j’ai même pensé que ça ferait de beaux t-shirts à vendre. Tout de suite après avoir lu ça, j’ai commencé à écrire le texte de la chanson. Ça m’avait trop fait rire, j’avais envie d’y répondre » par une chanson décrite comme « un manifeste moqueur et festif contre les injonctions du genre, le patriarcat et la boulimie médiatique ».

Ce qu’elle fait, comme toujours, avec un sourire en coin, qui a pour effet de décupler l’impact de ses répliques : « Ça a toujours été ma meilleure arme, rester calme et souriante. Personnellement, c’est aussi un moyen de défense : lorsque tu laisses voir que ce qu’on te dit t’atteint, que tu te choques, t’impatientes ou cries, tu laisses voir ta vulnérabilité. Sourire et dire les choses en souriant me fait paraître invulnérable, mais aussi, les gens sont plus portés à adhérer [à mon message]parce que j’ai l’air smatte. C’est comme un piège, les gens ne savent pas quoi faire avec moi — mes mots rentrent dedans, mais en même temps, j’ai l’air gentille ! »

« C’est vrai quand je dis [dans la chanson-titre] : “J’ai une couple de grammes de pot, mais yo, j’ai pas une once de malice”, je n’en ai vraiment pas ! » Et c’est ce qui rend le travail de Calamine si singulier : thématiquement différent, militant, mais en même temps si sympa, plein d’esprit et d’humour.

« L’humour rend la militance plus festive, ajoute-t-elle, ça fait qu’on a davantage envie de s’engager. Culpabiliser les gens n’aide pas à les mobiliser. Et quand on se sent écrasé par la lourdeur des choses, ça prend une dose de légèreté pour être capable d’appréhender tout ce qu’on vit et de le transformer en quelque chose de positif. Souvent, quand j’écris une toune, y’a dix pages de ratures. Je tends à vouloir garder seulement ce qui est plus lumineux. Ça m’arrive souvent d’écrire des choses vraiment dark, puis je me dis : ça va déjà assez mal dans le monde, si en plus il faut qu’on écoute de la musique de déprimés… Or, chaque fois que j’écris, je me demande : est-ce que ça sert à quelque chose dans l’univers ? »

Lesbienne woke sur l’autotune

Calamine, indépendant. L’artiste sera en concert sur la scène de la place de l’Assemblée-Nationale le 15 juillet, à l’affiche du Festival d’été de Québec.

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