Hommage à Lorraine Desmarais, pionnière du jazz d’ici

Lorraine Desmarais
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Lorraine Desmarais

Entre elle, le jazz et le festival, c’est « une longue histoire d’amour » : le 8 juillet, la pianiste, compositrice, professeure et band leader Lorraine Desmarais soulignera au Monument-National ses 40 ans de carrière entourée d’une vingtaine de collègues de cette scène jazz québécoise qu’elle a tant contribué à faire fleurir depuis ses débuts avec son trio, à l’automne 1982.

« Tout ce que j’ai demandé à l’organisation du Festival, ils me l’ont toujours accordé. Un concert avec orchestre symphonique ? Un projet à quatre pianos ? Ils m’ont toujours dit oui », se souvient la musicienne, qui trépigne en préparant ce concert unique.

« Un jour, je leur avais aussi dit : “Une chose que j’aimerais, ce serait jouer en duo avec Chick Corea” », que Lorraine Desmarais décrit comme « mon mentor, mon influence, celui qui m’a donné envie de jouer du piano jazz ».

L’Ordre du Canada, ça représente le succès et la constance. J’ai toujours tourné, enregistré, composé, enseigné. Je suiscomme un jongleur, j’ai l’impression que si j’échappais une de ces choses-là, je perdrais l’équilibre. Tout ça, pour moi, ce n’est pas un travail, mais une vocation.

Quelques années plus tard — en 2004 —, le FIJM offrait une carte blanche au célèbre compositeur et pianiste américain, décédé l’an dernier. La musicienne se souvient de chaque instant de cette soirée : arrivée en coulisses du Monument-National à 18 h 45, elle rencontra son idole. Ils discutèrent un peu de ce qu’ils pourraient jouer ensemble, puis se retrouvèrent sur scène vers 19 h 30. Corea la prend alors par surprise en annonçant leur programme… des standards qui n’avaient pas été suggérés lors de leur rencontre plus tôt. « On a commencé par Summertime — une chance que je la connaissais par coeur ! » Radio-Canada possède un enregistrement audio de la demi-heure qu’ils ont ainsi partagée avec le public.

Faire sa marque

 

Mais ce n’est évidemment pas pour sa rencontre avec Corea que la musicienne fut reçue membre de l’Ordre du Canada en 2012 et qu’on soulignera son travail dans quelques jours. Une des premières femmes (avec Karen Young) à faire sa marque sur la scène jazz québécoise, elle aura aussi contribué à en définir la personnalité dans les années très jazz fusion 1980 et 1990, au même titre que François Bourassa, Michel Donato (on soulignera son 80e anniversaire de naissance au Gesù le 9 juillet), Oliver Jones, Alain Caron (et UZEB), pour ne nommer qu’eux.

En plus de sa carrière de compositrice et d’interprète, elle aura formé plusieurs pianistes venues enrichir notre répertoire et élargir le public jazz d’ici, dont Marianne Trudel, Emie R Roussel et plus récemment Ariane Racicot, Révélation Radio-Canada jazz 2022-2023, qui a lancé en mai dernier son premier album, Envolée. « L’Ordre du Canada, ça représente le succès et la constance, estime Lorraine Desmarais. J’ai toujours tourné, enregistré, composé, enseigné. Je suis comme un jongleur, j’ai l’impression que si j’échappais une de ces choses-là, je perdrais l’équilibre. Tout ça, pour moi, ce n’est pas un travail, mais une vocation. »

Née à Montréal, elle est séduite toute jeune par le piano, jouant à l’oreille les airs pop qu’elle entendait à la radio, « mais une fois que j’avais répété mes leçons, ma mère me disait toujours : “Pratique ton classique, après, tu joueras ton populaire !” » Sa formation en piano classique (et en violon, son instrument secondaire) la mènera à l’Université de Sherbrooke puis à l’Université McGill, où, en faisant sa maîtrise à la fin des années 1970, elle entend le jazz, celui de Corea et d’Oscar Peterson, comme une révélation. « C’est la spontanéité de cette musique, sa part d’improvisation ! J’ai tout de suite su que c’est ce que je voulais faire. J’adorais jouer Mozart, mais j’étais attirée par l’inconnu, les affaires qui n’existaient pas. »

Les disciples de Desmarais

« Lorraine, ce fut mon premier prof de jazz — parce que j’étudiais avant la musique classique, que j’adorais. […] Elle fut ma porte d’entrée vers le jazz, et je suis tombée amoureuse de cette tradition musicale, et j’ai beaucoup aimé étudier auprès de Lorraine, une vraie passionnée, ce qui est la qualité première d’un prof, selon moi. Très organisée, très rigoureuse dans son enseignement. Je lui suis hyperreconnaissante qu’elle m’ait donné les bases de cette chose qu’est le jazz. Mais c’est avant tout sa passion qui m’a touchée ; j’ai vu ça en elle, et elle l’a vu en moi, nous avons une belle connivence. Et le fait qu’elle soit une femme, il y a tellement peu de femmes encore aujourd’hui dans le jazz, encore moins à l’époque. C’est important. »

Marianne Trudel, compositrice et pianiste, en concert avec son trio (avec Morgan Moore et Robbie Kuster) le 4 juillet, 19 h, au Dièze Onze, dans le cadre du FIJM

« C’est un beau hasard, ma rencontre avec Lorraine. J’étais basée à Rimouski, mon plan était de faire mes études à Rimouski et de poursuivre mes cours avec mon père [Martin Roussel, qui a fondé son quartet ainsi que le programme jazz pop au cégep de Rimouski], mais entre-temps, j’ai donné un concert au Festi jazz de Rimouski et Lorraine y était. Elle m’a dit : “Pourquoi ne viens-tu pas au cégep de Saint-Laurent ?” Le mot qui me vient en pensant à elle, c’est : passionnée. Dans son art auprès du public, mais aussi dans son enseignement, dans le développement de tous ces jeunes musiciens qu’elle a formés au fil des ans et qui sont présents sur notre scène. Je la considère comme une pionnière, tant sur la scène québécoise que mondiale, sur les plans musical et social, puisqu’à l’époque, il y avait encore moins de femmes qui faisaient du jazz. Ce n’est pas du tout exagéré que de la décrire comme une pionnière. »
 

Emie R Roussel, compositrice et pianiste

Ce qui l’a propulsée

Lorraine Desmarais a fondé son premier trio et pris la route du Québec en 1982 pour la première fois. Sa participation à l’édition 1984 du FIJM accélère son ascension : avec son trio, ses propres compositions et son admirable technique, elle remporte ce qu’on appelait alors le Concours de jazz Yamaha. « Ça m’a propulsée, ç’a été mon tremplin. Après, j’ai enchaîné les tournées, le studio, la composition, et je n’ai jamais arrêté. » Acoustique de coeur, la musique de Desmarais était aussi de son époque, ces trois premiers albums enregistrés par CBC/Radio-Canada révélant des solos de guitares électriques et des passages de synthétiseurs tendance.

Sans se désintéresser de l’art du trio, la musicienne a ensuite expérimenté avec le format big band — deux albums, parus en 2009 et 2016 — après avoir collaboré avec un orchestre entièrement féminin à la fin des années 1990. « Quand j’ai commencé, je pense que j’étais la première femme » instrumentiste sur la scène jazz québécoise.

C’était important pour vous de percer ce monde d’homme ? « Je faisais du jazz simplement par amour de la musique — je n’étais pas une militante, et je n’avais pas de temps pour ça de toute façon, répond-elle. Tout ce qui comptait pour moi, c’est la musique », ajoute-t-elle en citant les consoeurs, pianistes et compositrices, qui ont ouvert comme elle la voie pour les plus jeunes, Mary Lou Williams, Marian McPartland, Joanne Brackeen et Carla Bley.

« Même si j’ai un peu l’impression que le fait d’avoir été l’une des rares femmes sur la scène à cette époque-là a pu jouer en ma faveur, j’ai fait ma place. » C’est ce qu’on célébrera ensemble le 8 juillet, au Monument-National.

 

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